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Tunnel de l’Amour : l’arche que le train a taillée

Maël Kerdraon Par Maël Kerdraon · 16 août 2026 · 8 min de lecture
L’essentiel

Le tunnel de l’Amour est une voie ferrée privée qui dessert une usine de contreplaqué près de Klevan, dans l’oblast de Rivne. Sur trois à quatre kilomètres, les arbres forment une arche continue au-dessus des rails. Ce n’est pas un aménagement : c’est le convoi de bois lui-même qui taille la végétation au gabarit du train, plusieurs fois par jour, depuis des décennies. Les images ne sont pas retouchées, mais le lieu reste une installation industrielle en service.
Selon ce que vous cherchez

Ouvrez la ligne qui vous concerne.

Vous vous demandez si les photos sont truquées

Non. La forme est réelle et s’explique mécaniquement. Les clichés les plus diffusés sont simplement pris au bon endroit, à la bonne saison, avec un téléobjectif qui écrase la perspective.

Vous voulez comprendre comment ça tient

La section sur le passage du train explique pourquoi l’arche a exactement la forme d’un wagon, et pourquoi elle disparaîtrait si les convois s’arrêtaient.

Vous pensiez y aller

Ce n’est pas une destination praticable aujourd’hui. La dernière partie fait le point, sans détour.

Une photographie a fait le tour du monde : deux rails qui filent au centre d’un couloir végétal parfaitement ogival, feuillage jusqu’au sol des deux côtés, lumière verte. Beaucoup y ont vu un décor de studio ou un montage. Le lieu existe pourtant, il est parfaitement banal dans sa fonction, et sa beauté est un effet secondaire de son exploitation.

Une voie d’usine, pas une allée de parc

Le tunnel de l’Amour se trouve à la sortie de Klevan, un bourg de l’oblast de Rivne, dans le nord-ouest de l’Ukraine. La ligne n’a jamais transporté de voyageurs. C’est un embranchement industriel qui relie la ligne principale à une usine de contreplaqué installée à Orzhiv, quelques kilomètres plus loin.

Un embranchement de service, entretenu au minimum

Une voie de ce type n’est pas construite pour être vue. Pas de quai, pas de gare, pas d’éclairage, pas de clôture continue, et un ballast entretenu juste assez pour que le convoi passe. C’est précisément ce minimalisme qui a laissé la forêt reprendre l’emprise de part et d’autre des rails : aucune équipe n’a jamais été payée pour dégager les accotements.

Trois à quatre kilomètres seulement

La portion réellement encadrée d’arbres ne fait que quelques kilomètres. Avant et après, la voie traverse des espaces ouverts, longe des talus, croise une route : rien de photogénique. Le « tunnel » est donc un segment, pas une ligne entière, et la plupart des images publiées proviennent des mêmes quelques centaines de mètres.

Comment le train fabrique l’arche

L'arche verte du tunnel de l'Amour au printemps, feuillage dense au-dessus des rails
En pleine feuillaison, la lumière traverse deux épaisseurs de feuilles : c’est de là que vient le vert des photographies. Photo DmytroChapman, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Voici le point que les photographies ne racontent pas, et qui rend le lieu bien plus intéressant qu’une simple curiosité : la forme du tunnel est le moulage d’un wagon.

Une taille par percussion, plusieurs fois par jour

Un convoi passe régulièrement pour approvisionner l’usine en grumes. À chaque passage, tout ce qui dépasse dans le gabarit de la locomotive et des wagons est cassé net. Les branches qui restent sont celles qui se trouvaient hors du volume balayé. Répétez l’opération pendant des décennies et vous obtenez une paroi végétale dont la section correspond, au centimètre près, à celle du matériel roulant. L’ogive régulière que l’on admire est un gabarit ferroviaire dessiné en feuilles.

Conséquence contre-intuitive : si les trains cessaient de circuler, le tunnel ne se conserverait pas. Les repousses combleraient le couloir en quelques saisons et la voûte perdrait sa netteté. Ce paysage a besoin de l’industrie qui l’a créé.

Pourquoi les photos paraissent irréelles

Deux effets se cumulent. Le premier est optique : un téléobjectif écrase la profondeur et donne l’impression d’un couloir fermé, alors que l’œil nu perçoit davantage d’ouvertures latérales. Le second est saisonnier : en pleine feuillaison, la lumière traverse deux épaisseurs de feuilles et devient franchement verte, ce qu’aucun réglage de balance des blancs ne corrige entièrement. Rien n’est ajouté, mais tout est choisi.

Le vœu des amoureux

La tradition locale veut qu’un couple traversant le tunnel main dans la main, en formulant ensemble un souhait sincère, le voie se réaliser. Elle explique le nom donné au lieu, Тунель кохання, et la fréquentation par des couples venus s’y faire photographier, notamment pour des séances de mariage.

C’est une tradition récente, sans profondeur historique documentée, et personne sur place ne prétend le contraire. Elle fonctionne surtout comme un rituel photographique. Sur le même sujet, les korrigans de Bretagne montrent l’inverse : une croyance ancienne solidement enracinée, qui n’a jamais eu besoin d’image pour circuler.

Y aller : ce qu’il faut savoir

La voie ferrée de Klevan hors du tronçon arboré, ballast et talus
Hors du segment arboré, la ligne redevient ce qu’elle est : un embranchement de service sans aménagement. Photo serhei, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons.

Il faut être clair sur deux points, l’un permanent, l’autre lié à la situation actuelle.

Le point permanent : c’est une voie en service

Marcher entre les rails d’un embranchement industriel n’est pas une promenade balisée. Il n’y a ni signalisation piétonne, ni passage aménagé, ni visibilité sur plus de quelques dizaines de mètres à cause de la courbe et du feuillage. Le convoi, lui, circule normalement. Le lieu a été rendu populaire par des images, pas par un aménagement d’accueil, et cette distinction compte.

Le point d’actualité

L’Ukraine est en guerre. Le tunnel de l’Amour n’est pas une destination de voyage praticable aujourd’hui, et cet article ne prétend pas préparer une visite. Il documente un lieu, sa mécanique et sa légende — ce qui restera vrai quand les circonstances changeront.

Ce que montrent les saisons

Pour ceux qui regardent les images, sachez quoi chercher. De mai à début juillet, le feuillage est dense et la lumière franchement verte : c’est la version la plus diffusée. En octobre, la même arche vire à l’or et au cuivre, et laisse apparaître la structure des troncs. En hiver, le couloir est nu : on voit alors très bien qu’il s’agit d’une voie ordinaire, et à quel point le feuillage fait tout le travail. Pour approfondir cette idée d’un lieu banal transformé par la végétation, voir aussi ces lieux abandonnés repris par la nature.

Questions fréquentes

Le tunnel de l’Amour est-il naturel ?

Ni naturel ni aménagé : il est accidentel. La végétation est spontanée, mais sa forme est entièrement déterminée par le gabarit du train qui la taille à chaque passage. C’est un objet mixte, produit par une forêt et une machine. Article recommandé sur cette frontière entre l’industriel et le curieux : notre carte des lieux abandonnés, et les précautions qui vont avec.

Où se trouve-t-il exactement ?

Près de Klevan, dans l’oblast de Rivne, au nord-ouest de l’Ukraine, sur l’embranchement qui rejoint l’usine de contreplaqué d’Orzhiv. Rivne, la capitale régionale, est à une vingtaine de kilomètres.

Le train circule-t-il encore ?

La ligne est un outil de production, pas une attraction : son activité suit celle de l’usine qu’elle dessert. Il faut donc considérer la voie comme active par défaut et ne jamais s’y engager en supposant le contraire.

Quelle est la longueur du tunnel ?

Le segment couvert d’arbres mesure de l’ordre de trois à quatre kilomètres. Les portions les plus photographiées n’en représentent qu’une petite partie, ce qui explique que toutes les images se ressemblent.

Pourquoi ce nom ?

Il vient de la tradition du vœu formulé par les couples qui le traversent, et de son usage comme décor de photographies de mariage. Le nom ukrainien, Тунель кохання, se traduit littéralement par « tunnel de l’amour ».

Regardez une photo du tunnel avec cette clé en tête et elle change de sens : cherchez la ligne où le feuillage s’arrête net, à hauteur constante — c’est la trace du wagon. Comparez ensuite une image d’été et une image d’hiver : la seconde révèle la voie ordinaire que la première dissimule. Le plus insolite ici n’est pas le décor, c’est la machine qui le sculpte sans le savoir.

À propos de l'auteur

Maël Kerdraon
Maël Kerdraon

Né en Bretagne, biberonné aux légendes de bord de mer, je parcours le monde pour ses grands paysages autant que pour ses lieux qui intriguent. Sur Voyage Insolite, je ne raconte que des endroits où je suis allé — et dont j'ai pris le temps de vérifier l'histoire.