Chaussée des Géants : 40 000 colonnes et une légende
Ouvrez la ligne qui vous concerne.
Vous venez pour comprendre les hexagones
Tout se joue dans la vitesse de refroidissement d’une coulée épaisse. La section « Pourquoi la pierre se casse en hexagones » donne le mécanisme, et l’infographie le résume en quatre temps.
Vous préparez une visite
L’accès à pied aux colonnes ne coûte rien. Le billet du National Trust sert au parking réservé, à l’audioguide et au centre d’accueil. Les tarifs relevés sont en fin d’article.
Vous êtes venu pour la légende
Fionn mac Cumhaill, son rival écossais et la ruse du berceau : le récit tient en trois paragraphes, et il repose sur une observation géologique parfaitement exacte.
Sur la côte nord de l’Irlande, la roche s’arrête de se comporter comme de la roche. Elle se présente en fûts jointifs, à six côtés, serrés les uns contre les autres comme un pavage d’atelier. L’alignement est si régulier que les voyageurs du dix-huitième siècle se sont longtemps demandé si des hommes n’y étaient pas pour quelque chose. La réponse est venue du volcanisme, mais elle a mis du temps à s’imposer contre les géants.

Ce que l’on voit réellement sur place
La « chaussée » proprement dite n’est pas une, mais trois. Les géologues distinguent la Grande Chaussée, qui avance dans la mer en un promontoire bas et large ; la Chaussée du Milieu, un peu plus étroite ; et la Petite Chaussée, plus haute et plus escarpée. Le visiteur, lui, perçoit surtout un dallage continu qui descend en pente douce vers l’eau et disparaît sous les vagues.
Environ 40 000 colonnes, pas toutes hexagonales
Le chiffre couramment retenu est de 40 000 colonnes. La majorité présente six faces, mais l’uniformité s’arrête là : près de 30 % sont des pentagones, et l’on trouve aussi des fûts à quatre, sept, huit, voire neuf ou dix faces. C’est cette petite irrégularité qui trahit le procédé naturel : un pavage taillé par la main humaine aurait été parfaitement régulier.
Les hauteurs varient tout autant. Certains fûts affleurent à peine, d’autres se dressent jusqu’à douze mètres contre la falaise. Au-dessus du dallage, la paroi elle-même est faite de basalte solidifié sur une vingtaine de mètres d’épaisseur.

Les formations qui portent un nom
La tradition locale a baptisé les reliefs les plus reconnaissables, et les guides s’appuient encore dessus pour orienter les visiteurs. L’Orgue — the Giant’s Organ — désigne un alignement de colonnes verticales plaquées contre la paroi, dont la ressemblance avec des tuyaux d’instrument est frappante. La Botte du Géant est un bloc isolé, posé en bord de grève, qui évoque une chaussure retournée. La Chaise à Vœux forme un siège naturel taillé dans le dallage. Le Chameau et les Cheminées complètent la liste.
Ces noms n’ont rien d’officiel, mais ils rendent un service réel : ils donnent des points de repère dans un paysage où tout se ressemble dès qu’on quitte le sentier principal.
Pourquoi la pierre se casse en hexagones
La scène se joue au Paléogène, entre 50 et 60 millions d’années avant nous. L’Atlantique nord est alors en train de s’ouvrir, et une vaste province volcanique déverse du basalte fluide sur ce qui deviendra l’Irlande, l’Écosse et le Groenland. Une coulée particulièrement épaisse remplit une vallée du futur comté d’Antrim.

Le refroidissement, puis la rétraction
Ce basalte perd sa chaleur par le haut, au contact de l’air, et par le bas, au contact du sol. Le cœur de la coulée reste chaud beaucoup plus longtemps. En se figeant, la roche occupe moins de volume qu’à l’état liquide : elle se rétracte, et cette rétraction la met sous tension jusqu’à la rupture.
Les fractures ne s’ouvrent pas au hasard. Un matériau homogène qui se contracte de manière uniforme se fend selon le réseau qui libère le plus d’énergie pour le moins de surface cassée. Ce réseau tend vers des jonctions à 120 degrés, donc vers l’hexagone. C’est le même principe qui fait craqueler la boue séchée d’une flaque ou l’émail d’une vieille poterie : la Chaussée des Géants n’est qu’une version géante et pétrifiée de ce phénomène domestique. Pour voir le même basalte encore en fusion, lisez notre reportage sur les volcans actifs d’Islande.
Pourquoi les colonnes sont verticales
Une fois amorcées en surface, les fissures progressent vers le cœur encore chaud de la coulée, en suivant le front de refroidissement. Comme ce front descend verticalement, les fentes descendent avec lui et découpent des prismes debout. Plus le refroidissement est lent et régulier, plus les colonnes sont longues et nettes : c’est exactement ce qui s’est produit ici, et c’est pourquoi le site est devenu la référence mondiale de la prismation basaltique.
Fionn mac Cumhaill, Benandonner et la ruse du berceau
Bien avant que la géologie ne s’en mêle, l’Irlande avait sa propre explication. Le géant Fionn mac Cumhaill — Finn McCool dans les versions anglaises — aurait bâti cette chaussée pour traverser la mer à pied sec et affronter son rival écossais, Benandonner.
Le duel qui n’a pas eu lieu
Arrivé en vue de l’adversaire, Fionn le découvre nettement plus imposant que prévu et rebrousse chemin. Sa femme le déguise alors en nourrisson et le couche dans un berceau. Quand Benandonner traverse à son tour et voit la taille du « bébé », il en déduit ce que doit être celle du père, prend peur et repart en détruisant la chaussée derrière lui — ce qui explique, dit la légende, qu’il n’en reste que les deux extrémités.
Ce que la légende dit de juste
Ce détail final est le plus intéressant, parce qu’il est exact. À cent trente kilomètres au nord-est, sur l’île écossaise de Staffa, la grotte de Fingal présente exactement les mêmes colonnes hexagonales, issues de la même province volcanique et du même épisode. Les habitants des deux rives voyaient donc, chacun de leur côté, un pavage identique s’enfoncer dans la mer en direction de l’autre. L’idée d’une chaussée rompue au milieu n’est pas une fantaisie : c’est une lecture parfaitement rationnelle d’une observation réelle, faite plusieurs siècles avant qu’on sache dater une coulée de lave.

Y aller : accès, tarifs, sentiers
Le site appartient au National Trust et se trouve à environ trois kilomètres du village de Bushmills, sur la route côtière entre Portrush et Ballycastle. Belfast est à un peu plus d’une heure de voiture.
Marcher jusqu’aux colonnes ne coûte rien
C’est le point qui déroute le plus de visiteurs, et il mérite d’être posé clairement : l’accès piéton aux colonnes est libre. Le billet vendu à l’entrée, appelé Visitor Experience, donne accès au centre d’accueil, à son exposition, à l’audioguide et surtout au parking réservé sur place. Autrement dit, on paie le confort et le stationnement, pas la pierre.
Ceux qui veulent éviter la dépense se garent plus loin et rejoignent le site à pied ; ceux qui viennent en famille et en voiture ont généralement intérêt à prendre le billet, ne serait-ce que pour ne pas chercher une place. Les adhérents du National Trust entrent sans supplément.
Tarifs relevés en août 2026
| Formule | Ce que ça couvre | Ordre de prix |
|---|---|---|
| Accès piéton aux colonnes | Le sentier et le dallage, sans services | Gratuit |
| Visitor Experience — adulte | Centre d’accueil, exposition, audioguide, parking réservé | de l’ordre de 15 à 20 £ |
| Visitor Experience — enfant | Idem, tarif réduit ; gratuit pour les moins de 5 ans | environ la moitié du tarif adulte |
| Adhérents National Trust | Tout, parking compris | Inclus dans l’adhésion |
Fourchettes relevées en août 2026. La grille varie selon la saison et le créneau horaire, et la réservation en ligne coûte moins cher que l’achat sur place. Les montants exacts du jour sont à vérifier sur le site du National Trust.
Les sentiers et le meilleur moment de la journée
Quatre itinéraires balisés partent du centre. Le plus court, le sentier bleu, descend directement au dallage par la route : c’est celui que prend la navette. Le sentier rouge longe la falaise en hauteur et redescend par un escalier de cent soixante-deux marches, le Shepherd’s Steps ; c’est de loin le plus beau, mais il demande des chaussures correctes. Les sentiers jaune et vert prolongent la balade vers l’est.

La fréquentation est maximale entre onze heures et quinze heures, quand les cars arrivent de Belfast. Les créneaux de début et de fin de journée sont nettement plus calmes, et la lumière rasante y révèle bien mieux le relief des fûts. Le basalte mouillé devient glissant : par temps de pluie, mieux vaut ralentir sur les dalles inclinées près de l’eau.
Un site protégé à trois niveaux
La Chaussée des Géants est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1986, au titre de critères géologiques : elle documente une étape de l’ouverture de l’Atlantique nord. Elle a été classée réserve naturelle nationale dès l’année suivante, en 1987, puis intégrée en 1989 à une zone de beauté naturelle exceptionnelle qui couvre l’ensemble de la côte.
Ce triple statut explique la discrétion des aménagements. Le dallage lui-même n’a reçu ni garde-corps ni platelage : on marche sur la roche brute, comme les premiers visiteurs du dix-huitième siècle. C’est aussi ce qui rend l’endroit mémorable.
Ce qu’il y a à voir autour
La Chaussée occupe rarement une journée entière, et la route côtière d’Antrim concentre plusieurs sites à moins de vingt minutes de voiture. Les enchaîner permet de rentabiliser le trajet depuis Belfast sans courir.
Carrick-a-Rede et son pont de corde
À une quinzaine de kilomètres à l’est, une passerelle de corde relie la falaise à un îlot rocheux, vingt-cinq mètres au-dessus de la mer. Elle servait autrefois aux pêcheurs de saumon. La traversée dure quelques secondes et le nombre de passages est contingenté : la réservation d’un créneau est vivement conseillée en saison.
Le château de Dunluce
Cinq kilomètres à l’ouest, une ruine spectaculaire tient le bord d’une falaise, au-dessus d’une grotte marine qui la traverse de part en part. Une partie des cuisines s’est effondrée dans la mer au dix-septième siècle, ce qui a beaucoup fait pour sa réputation. Le site se visite et se photographie aussi bien depuis la route. Article recommandé si ces silhouettes vous attirent : notre sélection de châteaux en ruines.
Bushmills et les Dark Hedges
Le village de Bushmills abrite l’une des plus anciennes distilleries légalement autorisées au monde, dont la licence remonte à 1608. Quinze minutes plus au sud, une allée de hêtres plantée au dix-huitième siècle forme la voûte végétale des Dark Hedges, devenue célèbre grâce à la télévision. L’endroit se traverse en cinq minutes, mais la lumière du matin y change tout.
Questions fréquentes
Où se trouve exactement la Chaussée des Géants ?
Sur la côte nord de l’Irlande du Nord, dans le comté d’Antrim, à environ trois kilomètres de Bushmills et un peu plus d’une heure de route de Belfast. Le site est desservi par la route côtière d’Antrim, l’une des plus spectaculaires du pays.
Faut-il payer pour voir les colonnes ?
Non. L’accès piéton au site est libre. Le billet du National Trust couvre le centre d’accueil, l’audioguide et le parking réservé ; il n’est obligatoire que si l’on souhaite utiliser ces services.
Combien de colonnes compte le site ?
Environ 40 000. La majorité a six faces, mais près de 30 % sont des pentagones, et l’on rencontre aussi des fûts à quatre, sept ou huit côtés. Les plus hautes atteignent douze mètres.
Quel âge ont ces roches ?
Entre 50 et 60 millions d’années. Elles proviennent d’une coulée de basalte liée à l’ouverture de l’Atlantique nord, au Paléogène.
Pourquoi les colonnes sont-elles hexagonales ?
Parce qu’en refroidissant, le basalte s’est rétracté. La contraction a fissuré la roche selon le réseau le plus économe en surface cassée, celui dont les jonctions font 120 degrés — c’est-à-dire un pavage hexagonal. Le même mécanisme fait craqueler la boue séchée.
Combien de temps prévoir sur place ?
Deux heures suffisent pour descendre au dallage, en faire le tour et remonter. Comptez trois à quatre heures si vous prenez le sentier de falaise et le Shepherd’s Steps, ce qui reste la plus belle manière de découvrir le site.
Peut-on vraiment marcher sur les colonnes ?
Oui, le dallage est ouvert à la marche sans aménagement particulier. La prudence s’impose près de l’eau : les dalles inclinées et mouillées sont glissantes, et la mer peut monter vite sur la partie basse.
Pour prolonger
Si les curiosités géologiques vous attirent, le sous-sol réserve d’autres surprises du même ordre : c’est le cas de la grotte de Son Doong, dont le volume dépasse l’imagination. Dans un tout autre registre, les légendes côtières ont laissé des traces jusqu’en Bretagne, comme le rappellent les récits de korrigans. Et pour rester dans les paysages de pierre travaillés par le temps, les grottes d’Ariège offrent un contrepoint souterrain à ce pavage de plein air.
