Histoire de la déesse Terre, des origines à aujourd’hui (vidéo)

Gaïa

Gaïa chez les Grecs, Pachamama en Amérique du Sud, Terre mère un peu partout, le concept d’une déesse de la Terre est universel et intemporel. Il s’associe aujourd’hui au féminin sacré et à la préservation de l’environnement.

Les plus anciennes statuettes d’apparence féminine, souvent girondes, maternelles, nourricières, retrouvées en Europe datent du Paléolithique, soit aux environs de -45 000 à -12 000 ans.

Elles évoquent déjà un féminin sacré, mais les spécialistes ne sont pas tous d’accord pour l’attribuer à une forme de « déesse mère » primordiale. Le culte d’une déesse associée à la Terre est plus affirmé à partir du Néolithique, soit à partir de -11 000 ans.

La plus grande prise de conscience de l’aspect sacré de la Terre correspond au moment où l’Homo sapiens commence l’agriculture. Sa dépendance alimentaire engendre à la fois de réelles craintes nécessitant un recours à une protection « divine » – afin que les récoltes soient prospères –, mais déploie aussi le travail féminin, les femmes étant jusque-là peu en charge de nourrir la tribu.

L’aspect nourricier de la mère qui allaite s’est ainsi naturellement associé au miracle de la nature qui offre ses bienfaits.

« En apprenant comment les cultivateurs expliquaient l’apparition des plantes alimentaires, on apprend en même temps la justification religieuse de leur comportement », explique l’historien des religions Mircea Eliade, car les mythes fondateurs liés à l’alimentation apparaissent à cette époque.

Selon lui, lorsque le sacré se manifeste dans une civilisation, il va en établir la structure et l’orientation. Le monde se construit en fonction de ce que les hommes pensent être sacré, et ce, depuis les premiers temps.

Ainsi, l’humain à la fin de la Préhistoire va devenir « religieux » et vouer un culte primitif à la fertilité, dans lequel le féminin va tenir une place originelle.

Autour du monde, comme à travers les époques, va demeurer le culte d’une divinité associée à la Terre, sauf en Occident où elle va disparaître et peut-être est-ce aussi là l’origine de notre difficulté à mesurer les désastres écologiques. La sémiologue Mariette Darrigrand revient sur cette notion archétypale de la Terre mère :

« Un archétype, de arche – origine –, est comme une boîte de traits identitaires dans laquelle on peut plonger aujourd’hui pour se repérer. Ce qu’on entend par celui de déesse mère, dans notre tradition occidentale, c’est un gynocentrisme antérieur à la pensée judéo-chrétienne qui affirme que notre origine est issue d’un dieu, et reprend des traditions qui nous reliaient à une génitrice, comme Vénus la genitrix par exemple, de qui nous venons tous. »

Aujourd’hui, l’archétype reprend une importance primordiale dans certaines consciences, notamment grâce à l’émergence d’un féminin sacré qui s’y relie directement, mais aussi dans l’idée de préserver la nature qui est mise à mal.

La Terre mère va être vénérée en tant que telle dans certaines régions du monde, et parfois se confondre avec le concept de Grande Déesse à l’origine de toute création.

Des figures féminines tutélaires

Les premières figures déifiées seraient donc associées à la terre, à la fécondité, à la nutrition. La Terre mère va être vénérée en tant que telle dans certaines régions du monde, et parfois se confondre avec le concept de Grande Déesse à l’origine de toute création.

Chez les Grecs, par exemple, nous allons retrouver d’un côté Gaïa, la déesse créatrice qui est la Terre et la mère de nombreux dieux, donneuse de vie, mais aussi celle qui la prélève :

« La Terre, mère universelle aux solides assises, aïeule vénérable qui nourrit tout ce qui existe […]. C’est à toi qu’il appartient de donner la vie aux mortels, comme de la leur reprendre », lit-on dans les poèmes homériques. Et d’un autre côté, Déméter, la déesse de l’agriculture et des moissons, qui est le féminin associé à la Terre. « Déméter est par excellence la Terre mère. Déjà les érudits de l’Antiquité interprétaient son nom comme Ge-meter, “la Terre mère”. Les savants modernes rapprochent la première syllabe de Déméter du dorique Da. Or ce dernier terme désigne aussi la Terre, de sorte que la signification originelle était bien celle de Terre mère », précise Mircea Eliade.

La subtilité entre les deux est racontée dans les multiples épopées grecques. La déesse Tellus chez les Romains (qui donnera tellurique), ou Tellus Mater, la Terre mère, déesse des moissons, mais aussi des plantes, et notamment médicinales, est un peu l’équivalent de Gaïa. Chez les Celtes, c’est Dana, la déesse créatrice de toute chose, également associée à la Terre.

Pendant ce temps, en Inde, on glorifie la déesse Durga-Kali qui est à la fois la créatrice et la destructrice. Plus proche du concept de la Mère divine,

« on reconnaît dans les mythes, les théologies et les rites de la grande déesse indienne cette “religion de la Mère”, qui a régné jadis sur une aire égéo-afro-asiatique très vaste et qui fut de tout temps la principale forme de dévotion chez les nombreuses populations autochtones de l’Inde », explique Mircea Eliade.

Elle y côtoie Shakti, la grande déesse, mais aussi la Mère universelle, la divinité de la fertilité, de l’amour et de la mort, qui deviendra l’inspiratrice des mystiques. La docteure en histoire Caroline Duban explique :

« La mère primordiale est la matrice qui engendre les autres puissances, divinités ou créatures de divers panthéons. Elle participe à la connexion avec une source supérieure, que d’aucuns appelleront “Dieu”, tout en gardant son propre pouvoir de création, car elle-même donne naissance, nourrit et abrite diverses espèces dont nous faisons partie. »

Selon les cultures, la Terre en elle-même est confondue avec une divinité créatrice de toute chose, mais pouvant aussi détruire ce qu’elle a créé. Idée que l’on retrouve aujourd’hui lorsque les catastrophes naturelles semblent nous rappeler à l’ordre.

Une figure universelle

Tout autour du monde, le concept de Terre mère est retrouvé, et parfois encore vénéré de nos jours. Caroline Duban précise :

« Des manifestations du féminin sacré enseignent notamment la reconnexion à la Terre mère, à la source originelle, et détiennent les secrets de la fertilité. Parmi elles, on peut citer : Amalur (chez les Basques), Aataentsic (la Femme-Ciel chez les Haudenosaunee/Iroquois, recueillie sur la Terre portée par une tortue), Brigid… Terre mère peut aussi être incarnée par une entité mâle, comme avec Geb, dans l’Égypte antique, qui s’unit avec la voûte céleste Nout pour notamment donner naissance à Isis et Osiris. »

En Afrique centrale, c’est Ala, la déesse de la Terre, de la fertilité mais aussi de la justice. En Asie du Sud-Est, la déesse Phra Mae Thorani est la déesse de la Terre, qui aide d’ailleurs le Bouddha juste avant son Éveil, lorsqu’il affronte le démon Mara, en noyant ce dernier avec l’eau de ses cheveux.

En Inde, on retrouve Prithvi, Terre et déesse mère à la fois. Pour certains, elle est la personnification de la Terre, et selon d’autres, elle en est la créatrice. Associée à la vache extrêmement respectée en Inde, elle est l’une des épouses de Vishnou.

Assez connue aussi, issue des religions turco-mongoles : la déesse Etügen, la Terre mère, que l’on retrouve dans les traditions chamaniques de Mongolie, mais aussi chez les bouddhistes mongols.

Enfin, en Amérique du Sud l’arbre du monde est le symbole de la Pachamama, la Terre mère, encore très vénérée aujourd’hui dans toute la zone andine.

C’est d’ailleurs grâce à cette conscience de la préciosité de cette déesse et de la personnification qu’en ont fait les peuples d’Amérique du Sud qu’a pu être rédigée en 2012 la Déclaration universelle des droits de la Terre mère.

L’écoféminisme demande à ce qu’on prenne en compte des valeurs de la féminité fertile, qui continuent la vie et non pas en prédation par rapport à la ressource de la vie de la planète.

Le féminin sacré aujourd’hui

Une émergence d’un féminin sacré est indéniable de nos jours, à la fois dans l’idée de remettre la femme à égalité avec un masculin trop puissant, mais aussi en écho avec les combats pour protéger la Terre. En véritable expansion du domaine de la lutte, de la femme à la Terre, il n’y a qu’un pas dans le désir de protection et de reconnaissance.

Mariette Darrigrand explique cet intérêt nouveau pour la déesse de la Terre,

« qui revient beaucoup aujourd’hui dans la crise écologique, parce que Gaïa gagne contre le chaos dans la mythologie. Tout est déréglé, comme aujourd’hui, le climat, etc., et arrive Gaïa qui prend le dessus et fait prévaloir un principe de vie et de fertilité ; elle crée elle-même ses fils, dont Ouranos avec lequel elle va avoir les Titans qui engendreront les dieux de l’Olympe. C’est une imagerie de la fertilité. »

En effet, dans ce monde internationalement encore très masculin, les femmes tentent d’amorcer une révolution néoféministe avec ce qu’il y a de positif et négatif. Car le désir de puissance des femmes doit rester fertile, en production de vie et non pas en destruction ; ce n’est pas le moment d’imiter les hommes dans ce qu’ils ont de pire, comme l’agressivité.

« Revenir à des déesses antérieures est intéressant pour ce qu’elles ont de fertile, et non pour remplacer un patriarcat par un matriarcat. Il y a deux écueils avec la reprise de la déesse mère, c’est de sacraliser le féminin en oubliant le masculin, c’est-à-dire oublier un des deux principes de vie », souligne la sémiologue.

À la racine d’un écoféminisme relié à un néopaganisme, on identifie une figure telle que la célèbre Starhawk, une activiste américaine, qui a relancé dans les années 1970 le culte de la déesse mère.

« L’écoféminisme demande à ce qu’on prenne en compte des valeurs de la féminité fertile, qui continuent la vie et non pas en prédation par rapport à la ressource de la vie de la planète. Dans cette analogie, il y a une critique du système conduit par des hommes depuis des siècles, en rapport de violence, de domination et presque de viol sur la nature. L’écoféminisme reprend le geste originel des déesses de fertilité qui étaient engagées pour la survie de l’espèce », expose Mariette Darrigrand.

Mais Starhawk est aussi très marquée par la culture au sens européen du terme, le fait de civiliser les pulsions par la littérature, la philosophie, la pensée. Le danger serait de verser dans le corps sans esprit. L’opportunité aujourd’hui de retrouver la déesse mère d’origine ne signifie pas la perte de tout ce que l’éducation a fait pour les femmes, c’est-à-dire l’accès au savoir et à la connaissance.

« Il ne s’agit pas de régresser dans le corps et la nature, point ! Pour cela, les apports des déesses grecques, comme Artémis, protègent l’intériorité féminine. C’est absolument nécessaire dans le monde actuel », conclut l’auteure.

Puisque nous créons le monde que nous pensons, avec ses mots et ses archétypes, il est temps peut-être de remettre du sacré dans ce qui l’est, notamment une divinité plus grande que nous et reliée à la Terre, plutôt que dans des valeurs matérielles éphémères, afin de nous réinventer aux côtés de celle qui nous a portés.

Droits de la Terre mère

Premier article de la Déclaration des droits de la Terre mère rédigée en 2012, empreinte de cosmogonie andine. Le texte a été soumis aux Nations Unies, afin que la Terre mère soit reconnue comme principe créateur inaltérable, et que ses droits soient respectés.

À la tête de la commission : Evo Morales, premier président d’origine indienne de Bolivie, pays déjà à l’origine de la Charte mondiale de la nature de 1982.

ARTICLE 1 : LA TERRE MÈRE

1) La Terre mère est un être vivant.


2) La Terre mère est une communauté unique, indivisible et autorégulée d’êtres intimement liés entre eux, qui nourrit, contient et renouvelle tous les êtres.


3) Chaque être est défini par ses relations comme élément constitutif de la Terre mère.


4) Les droits intrinsèques de la Terre mère sont inaliénables, puisqu’ils découlent de la même source que l’existence même.


5) La Terre mère et tous les êtres possèdent tous les droits intrinsèques reconnus dans la présente Déclaration, sans aucune distinction entre êtres biologiques et non biologiques ni aucune distinction fondée sur l’espèce, l’origine, l’utilité pour les êtres humains ou toute autre caractéristique.


6) Tout comme les êtres humains jouissent de droits humains, tous les autres êtres ont des droits propres à leur espèce ou à leur type et adaptés au rôle et à la fonction qu’ils exercent au sein des communautés dans lesquelles ils existent.


7) Les droits de chaque être sont limités par ceux des autres êtres, et tout conflit entre leurs droits respectifs doit être résolu d’une façon qui préserve l’intégrité, l’équilibre et la santé de la Terre mère.

(Source : INREES)

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