Mystère à Venise (vidéo)

Navire de pierre et de rêve surgi de la lagune, la Sérénissime frissonne d’énigmes, de légendes et de symboles occultes. Entre ombres fantomatiques et lumière féérique, découverte d’une Venise ésotérique.

Minuit. C’est l’heure paradoxale où la brume, s’élevant de la lagune, nimbe la cité des Doges de mystère, dévoilant l’envers du décor.

Tandis que dans les bacari, ces tavernes typiques, j’ai refait le monde – autrement dit Venise – avec Muriel et Giovanni, alchimistes verriers à Murano, la marée des touristes s’est retirée.

Je sillonne la légendaire place Saint-Marc et les quais qui ourlent le canal de la Giudecca sans rencontrer âme qui vive… Les âmes défuntes, elles, sont au rendez-vous.

On les sent planer sur cette ville à cheval entre les mondes, hantée par les passions et un passé tumultueux.

« Une ville pleine d’ombres et de la mémoire d’autres ombres, Monteverdi, Proust, Wagner, Mann, Couperus, errant dans la perpétuelle proximité de cette eau noire, frottée de mort, polie, comme le marbre d’un tombeau », écrit Cees Nooteboom, dans Venise : le lion, la ville et l’eau (éd. Actes Sud).

À ces spectres qui m’emboîtent le pas s’ajoutent le théâtre des palais fantasques et un silence dense, animé par le clapotis des flots. Moto ondoso : le mouvement incessant des vagues fait qu’ici, pantha rhei, comme dit la formule grecque : tout coule, tout passe, tout se transforme en un cycle perpétuel.

Vie mort vie. Je traverse le miroir, ma conscience s’ouvre au vent du large. Surgit l’euphorie de toucher du doigt la magie… Celle qui pousse certains, venus à Venise pour quelques jours, à y passer leur vie.

L’Âme agit

Mais il ne faut pas se leurrer : Venise contient une énigme. Difficile à déchiffrer.

« Peut-être parce que cette cité idéale fut bâtie sur des sables mouvants par des maîtres constructeurs magiciens », suggère François Ribadeau Dumas dans Les mystères de Venise (éd. Albin Michel).

Quelques éléments de réponse l’inspirent :

« Son orientalisme unique en terre chrétienne et si près de la Rome papale, l’opulence de son histoire commandent le fantastique. Les premiers constructeurs furent des maçons opératifs. La mystique et la magie, pour eux, se donnent la main dans cet extraordinaire élan dû à l’occultisme le plus poussé. C’est par eux que Venise est un livre initiatique, dont les trois piliers de Sagesse, Force et Beauté sont : la basilique, le palais ducal, le campanile. »


Venise est donc un concentré d’ésotérisme. Dans son décor (é)mouvant de terre, de ciel et d’eau, cette ville-utopie est pétrie de légendes et de symboles enserrés dans un enchevêtrement d’églises, de palais, de monuments et autres bas-reliefs sertis dans les façades, tels des joyaux.

« L’espace est clos à Venise par des signes, les signes que l’Histoire fait au présent », témoignent Philippe Braunstein et Robert Delort, auteurs d’un portrait historique de la ville.

On dit aussi que ces signes sont d’invisibles murailles qui en protègent la compréhension.

Le squelette de la ville

« Il faut, peut-être, pour la découvrir cet œil de l’âme, qui est un don des initiés », suggère l’écrivain intime de Venise, Albert t’Serstevens.

Cette initiation me viendra de Federico Blumer. Ce storyteller qui a créé Il viaggio di scoperta (« Le voyage de découverte »), suivi sur les réseaux par autant de Vénitiens que de voyageurs, me guide dans une Venise alternative, où se mêle à l’Histoire un chapelet d’histoires qui relient le passé au présent, le visible à l’invisible.

« Le squelette de la ville, derrière le faste du décor », précise-t-il.

Nous avons rendez-vous sur un pont, et pas n’importe lequel : le Rialto, allégorie d’une selle arabe, rappelant que cette cité est un carrefour des civilisations.

« Les ponts (plus de 300) sont un symbole de Venise, la manifestation matérielle d’un nécessaire dialogue, dans un État qui s’est bâti sur différentes communautés », décrypte-t-il.

Ces traits d’union se révèlent parfois dérisoires face aux complots et guerres qui secouèrent Venise. Ils ont ainsi servi de « rings » aux affrontements entre sestieri (quartiers), bandes rivales et confréries – travailleurs de l’Arsenal et pêcheurs, par exemple.

« Ils deviennent alors des frontières », confie Federico.

Avant de nous quitter, il tient à me montrer un symbole-clé, incrusté sur le Palazzo dei Camerlenghi, où officiaient les magistrats responsables du bien commun, aux abords du Rialto, haut lieu du négoce.

« Cette sculpture au visage enfantin symbolise une forme de pureté, et la corne d’abondance, l’opulence de la République de Venise. S’il n’a pas de cheveux, c’est pour suggérer qu’on ne peut pas l’attraper, à l’image de Venise et des Vénitiens, à l’âme rebelle », conclut-il, avant de m’adresser un « ciao » sonore.

Ce salut qui vient du vénitien s’ciavo tuo signifie… « votre esclave ». Eh oui, Venise a tôt fait de nous rendre captifs de sa magie !

(Source : INREES)

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