J’ai encore rêvé d’ailes (vidéo)

Où s’envole notre conscience lorsque nous rêvons ? À quels mondes se connecte-t-elle ? Faut-il prendre nos rêves pour la réalité, comme le font certaines traditions dont la Grèce de l’Antiquité ou la Kabbale ? Autant de questions résonnant avec l’infini du rêve.

Tout autour, le désert. Des nuages répondent aux courbes du paysage. Ciel et Terre font Un. Je sens cette cohérence. Des oiseaux, là-haut. Posée au sommet d’une dune, lucide au creux du rêve, j’ouvre les bras. La conscience en danse, je vole.

Je ressens toutes les dimensions. L’immensité des mondes. L’éternité des temps… Intime autant qu’universel, ce songe à tire-d’aile fait partie des rêves archétypaux (comme perdre ses dents, chuter, etc.), même si, contre toute attente, rêver de voler demeure rare : 1 % des rêves, d’après les recherches menées par William Domhoff de l’université de Santa Cruz, à qui l’on doit la DreamBank, base de données recensant plus de 20 000 récits oniriques.

Image est l’anagramme de magie : l’imaginaire à l’œuvre dans le rêve nous déborde de toutes parts. Il explose les limitations de notre corps physique et nous branche à la librairie universelle de l’humanité, à une métaconscience et, pourquoi pas, à d’autres mondes. Éclair de génie qui échappe au tamis du mental, le rêve ensemence la créativité.

Au cours de sa longue carrière, Jung, subjugué par les mythes, les archétypes et l’invisible, a interprété plus de quatre-vingt mille rêves – ce qui montre l’importance qu’il leur donnait dans l’accordage de la psyché.

Il ne manquait jamais de souligner l’importance des insights provenant de l’éveil de l’inconscient au travers du rêve dans les découvertes intellectuelles, scientifiques ou artistiques, comme le fameux rêve de Descartes, qui lui révéla en un éclair l’ordre des sciences, ou celui du romancier Robert Louis Stevenson, qui lui souffla l’intrigue de son célèbre roman L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde.

Outre-mondes

Pour le spécialiste du yoga du rêve, Namkhai Norbu Rinpoché, le rêve nous connecte avec « le potentiel infini de l’être ». Tout comme il abolit les limites de l’espace et du temps, il nous permet d’expérimenter notre interconnexion avec le Tout.

Avec le Tout-Autre. « Le rêve est un espace de franchissement des frontières », résume le psychiatre Ernest Hartmann qui s’est penché sur la nature et les fonctions du rêve. Loin des théories du rêve « biologique », qui ne sont pas le sujet de cet article, certains observateurs émettent l’hypothèse d’une réalité extérieure, de mondes d’ailleurs qui viendraient nourrir nos songes.

Une conception qui rappelle la vision du rêve durant l’Antiquité, encore d’actualité chez certains peuples traditionnels. Ainsi, pour Patrick Harpur, qui s’est intéressé à la psychologie archétypale,

« il faut insister sur le fait que bien que les rêves soient des expériences intérieures, elles n’en sont pas pour autant subjectives. Ce n’est pas notre esprit conscient qui crée les rêves. Ils ne nous appartiennent pas ; ils nous arrivent. Les Grecs de l’Antiquité étaient justes car ils ne parlaient jamais d’avoir un rêve, mais toujours de voir un rêve. »

L’ethnopsychiatre Tobie Nathan parle, lui, de « rêves vecteurs » (en contrepoint des « effervescences », rêves ressassant des affects personnels), déposés au creux de l’être par des

« invisibles non humains » : « Des êtres à l’altérité radicale, des dieux, des esprits, des saints, des messagers ou même des diables », avance-t-il dans sa Nouvelle interprétation des rêves. 

Quant à Jung, depuis l’enfance, il fait des rêves dans lesquels apparaissent parfois des symboles mythologiques, des archétypes dont il découvrira bien plus tard qu’il s’agit de représentations religieuses issues du monde antique, apprend-on dans le nouveau livre de Frédéric Lenoir, Jung, un voyage vers soi. 

Ce phénomène, que Jung retrouvera ensuite chez ses patients, participera de sa découverte de l’inconscient collectif. Cette mémoire commune qui a gardé les traces de l’histoire des millions de générations d’êtres humains qui nous ont précédés serait comme une matrice invisible, un champ d’informations auxquels l’inconscient personnel accéderait occasionnellement, notamment par le biais du rêve, et qui transcendent le déroulement linéaire du temps.

Éclair de génie qui échappe au tamis du mental, le rêve ensemence la créativité.

Conscience voyageuse

Des incubateurs de rêve de l’Antiquité aux cabinets feutrés des psychanalystes, des cérémonies chamaniques au « Temps du Rêve » aborigène : qu’ils soient considérés comme un message des dieux (des esprits, des guides, des ancêtres) ou l’expression privilégiée de notre inconscient, les rêves ont toujours aidé l’homme à s’orienter dans le labyrinthe de l’existence.

Dans nombre de sociétés traditionnelles, l’âme des dormeurs entretient le goût de l’escapade nocturne ; cette conception prévaut notamment dans les tribus chamaniques de Sibérie et d’Océanie. L’âme voyageuse part, lors du sommeil, vers des terra incognita. Au cours de son périple noctambule, elle dépasse les frontières du temps et de l’espace. Elle croise le monde des ancêtres, celui des morts, des dieux, des êtres intermédiaires. Passeurs entre les mondes.

Quand l’âme rejoint au matin son véhicule corporel, elle est donc « informée » par les rencontres faites durant ce voyage au bout de la nuit. Avec un objectif : aller vers le meilleur de soi-même. Parmi les civilisations rêveuses les plus connues, on peut notamment citer les Mojaves – des Amérindiens d’Arizona et de Californie, étudiés par le père de l’ethnopsychiatrie, Georges Devereux – ou encore les Záparas, des Amérindiens de la forêt amazonienne péruvienne et équatorienne, étudiés par l’ethnologue Anne-Gaël Bilhaut.

Par leurs messages, leurs archétypes et leurs symboles, les rêves sont à même de relier une communauté par le fil onirique, garant d’une cohésion sociale. Dans cet esprit, on pense bien sûr à l’exemple célèbre des Aborigènes australiens, et ce pilier de leur culture : le Temps du Rêve (Tjukurpa en langue anangu). Schématiquement, dans leur conception du monde, rêve et réalité ne font qu’un. Une unité sacrée.

Au-delà de la vision aborigène, Jung aimait à nommer cet univers unitaire, relié par le rêve, unus mundus, notion chère aux alchimistes, perpétuel mouvement de coopération entre interne et externe, psychisme et matière, homme et nature, ancêtres et contemporains, visible et invisible. Au bout de cette reliance symbolique, une complétude.

Visions de la Kabbale

Dans la tradition hébraïque biblique, le rêve occupe une place privilégiée, même s’il n’y a qu’une douzaine de rêves décrits dans la Bible.

« Ce n’est pas un hasard si le mot “rêve” en hébreu, halom, est proche du mot “pain”, lechem, parce que le rêve est aussi important dans la tradition hébraïque que le pain pour le corps. Les rêves sont le pain de l’âme », confie le calligraphe et philosophe Frank Lalou (qui utilise les concepts de la pensée hébraïque à des fins philosophiques, et non religieuses).

Ce dernier nous apprend que lorsque nous dormons, notre Neshama, haut degré de l’âme relié à la Source et qui contient l’étincelle divine, quitte le corps (Nefesh, l’âme corporelle, siège des fonctions physiologiques).

« Dans la tradition, on dit que notre corps est alors comme mort (la première prière au réveil remercie Dieu de nous rendre la vie). Ce faisant, notre Neshama va entrer en relation avec d’autres dimensions, divines et archétypales. Elle va vivre d’autres états de conscience sur d’autres plans. »

Dans la Kabbale hébraïque, la pluralité des dimensions n’est pas une aberration. On le voit dans l’Arbre de Vie, sorte d’axis mundi, avec les Sephiroth, ces dix puissances créatrices, provenant directement de l’Aïn-sof, le domaine de l’essence divine.

« En outre, chaque niveau de l’âme existe dans un des quatre mondes », précise Frank Lalou.

Notez que l’on retrouve cette symbolique de l’Arbre de Vie, symbole de pont entre les mondes, dans nombre de traditions, notamment chamaniques.

Pour revenir à cet univers des rêves bibliques, il existe plusieurs paliers, avec des rêves qui ont une valeur collective et qui vont prévenir de l’imminence d’événements à venir. Et des rêves plus initiatiques, individuels. Sur le plan collectif, on pense à Joseph (l’un des douze fils de Jacob), grand rêveur devant l’Éternel, rejeté dans sa jeunesse en raison de ses rêves de mauvais augure.

Sa capacité à rêver et son don d’interprétation (oniromancie ou divination par les songes) lui vaudront de devenir plus tard un proche de Pharaon, dont il « traduira » deux rêves fondateurs (dits respectivement des vaches grasses et des vaches maigres et des sept épis de blé). Joseph voit dans ces deux rêves un seul et même présage : l’Égypte vivra sept années fastueuses, suivies de sept années de famine. Il conseillera à Pharaon d’engranger des vivres pour affronter la disette annoncée. Ses prédictions se réalisant, Joseph deviendra vice-roi d’Égypte.

« Il faut regarder la Bible, la Genèse comme l’histoire de la conscience. Nous y sommes en contact avec des archétypes », précise Frank Lalou.

Dans le Rêve de Jacob, quand ce dernier combat l’ange, cet archétype symbolise le combat que nous sommes tous appelés à mener avec l’ombre.

« Cela demande d’accepter l’altérité, la partie animale et la partie divine présentes en chacun de nous, pour aller vers l’unité, la pacification », décrypte Frank Lalou.

L’ange en hébreu se dit Mal’ak ; ce qui signifie « messager ».

« Au XXIe siècle, si on enlève le côté ailé, le rêve est le messager d’un paquet d’informations qui arrivent à une personne et qui vont déterminer sa vie », précise Frank Lalou.

Enfin, il nous rappelle que dans la tradition juive, un rêve n’a de valeur que grâce à son interprétation. Et de citer le Talmud :

« Un rêve qui n’est pas interprété est comme une lettre qui n’a pas été lue. »

Ce qui souligne l’importance de l’activité onirique dans l’éveil de toute destinée humaine. Mais aussi ses limites, selon qui l’interprète : « Tous les rêves marchent selon la bouche », dit encore le Talmud. Ce décryptage oral n’est pas sans rappeler la psychanalyse, fondée par Freud. Dans une parabole tragique, une femme vient trouver le rabbin Eliezer deux années de suite et lui confie le même rêve, où le grenier de sa maison se déchire. Deux fois, le maître lui répond qu’elle enfantera un fils.

Et c’est ce qui arrive. Mais l’année suivante, elle revient avec le même rêve, alors que le rabbin est en voyage. Ses disciples lui annoncent qu’elle enterrera son mari… et c’est ce qui arrive. De retour, Eliezer, effaré, dit à ses disciples :

« Malheureux ! Vous avez tué cet homme ! N’est-il pas écrit : “Comme il nous l’expliqua, ainsi fut” ? »

Attention donc à qui vous confiez vos rêves… Le rêve par la créativité et l’imaginaire qu’il déploie nous permet donc de nous projeter, de nous réinventer. Ce chemin d’ouverture aux mondes invisibles participe du réenchantement du monde, devenu vital dans cette époque au bord du précipice.

« Le merveilleux, tu le vis quand, en toi, sont abolies les frontières entre les mondes », confient les esprits à Brigitte Pietrzak, musicienne, artiste et chamane, dans son Journal de l’invisible, tout juste sorti chez Mama éditions…

Or, le rêve n’est-il pas l’état de conscience rêvé pour abolir ces frontières ?! À la santé de vos rêves !

Un corps de rêve
Et si rêver était mourir un peu ? Le bouddhisme tibétain distille des techniques millénaires de « yoga du rêve ». Dans cette tradition du rêve lucide (qui n’est pas une fin en soi mais un entraînement vers la libération), le rêveur « éveillé » goûte au continuum de conscience.

« Si nous ne pouvons pas rester présents pendant le sommeil, si nous nous perdons chaque nuit, quelles sont nos chances d’être conscients au moment de mourir ? Examinez votre manière de rêver, vous saurez ce qu’il adviendra de vous à la mort. Observez votre manière de dormir, vous découvrirez si vous êtes vraiment éveillé ou non », écrit Tenzin Wangyal Rinpoché dans Yogas tibétains du rêve et du sommeil (éd. Claire Lumière).

Dans cet état de rêve (milam bardo), « un corps spécial de songe » est créé à partir de l’esprit et de l’énergie vitale.

« Ce corps est capable de se dissocier entièrement du corps physique grossier et de voyager n’importe où. Une manière de le développer consiste d’abord et avant tout à reconnaître le rêve en tant que tel tandis qu’il se déroule. Ensuite, vous constatez que le rêve est malléable et vous faites l’effort de le maîtriser », a expliqué le Dalaï-lama aux scientifiques de l’institut Mind & Life, qui scrutent les arcanes des cerveaux rompus aux pratiques bouddhistes.

(Source : INREES)

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