Une expérience d’éducation ancestrale (vidéo)

Michaeleen Doucleff

Une journaliste américaine, désemparée par sa relation conflictuelle avec sa fille de trois ans un peu rebelle, décide de partir rencontrer des peuples traditionnels, et d’étudier la façon dont ils éduquent leurs enfants. Elle en revient avec un livre qui donne quelques claques à l’éducation occidentale.

Michaeleen Doucleff est une journaliste qui aime aller sur le terrain pour se confronter au réel. À la naissance de sa fille Rosy, elle doit surmonter une forme de dépression post-partum qu’elle impute à la solitude insondable dans laquelle elle s’est retrouvée, son mari travaillant tout le jour.

Elle affronte non sans désarroi également les premières années de son enfant, trouve le fait de l’élever très difficile, et n’a pas le sentiment d’être appuyée suffisamment par son entourage. Elle n’est pas non plus satisfaite par les livres qu’elle consulte, qu’ils soient scientifiques ou spécialisés en éducation. Pour elle, quelque chose cloche. Sa fille pique des colères qu’elle a des difficultés à gérer, n’obéit pas quand elle le souhaite, Michaeleen a l’impression qu’elle n’arrive pas à l’éduquer.

« S’il y avait un mode d’emploi pour élever les enfants, ça se saurait ,nous entendons-nous répéter en tant que jeunes parents ».

Et justement, s’il y avait un mode d’emploi ? Comment faisions-nous autrefois, quand les familles n’étaient pas autant éparpillées ? Comment font les peuples natifs ? Michaeleen décide donc d’emmener sa fille chez les Mayas au Yucatán, une région du Mexique, en Arctique dans un petit village inuit d’Alaska et chez les Hadza de Tanzanie, en Afrique de l’Est, pour voir comment les enfants y sont élevés.

Elle sera fort surprise par les aptitudes d’autonomie, de bienveillance et la facilité avec laquelle évoluent les enfants, sans cris, sans punition, sans affrontements ni épuisement des parents. Qui plus est, ces enfants-là s’avèrent très aidants à la maison, se prenant en charge très tôt, et d’une grande prévenance entre eux.

Lorsqu’on lit votre livre, on se dit que finalement personne ne nous apprend à être de « bons parents » en Occident…

Oui, mais c’est parce que nous avons perdu les bons enseignants ! Il y a environ 200 ans, nous les avons remplacés petit à petit par « le corps médical », notamment dans les hôpitaux, où de nombreux enfants ont fait l’objet d’études, et ainsi nous avons perdu beaucoup de connaissances.

Et nous avons aussi perdu la valeur que peuvent avoir ces enseignements. Les enseignants étaient, depuis des millénaires, d’autres adultes de générations antérieures, une tante, un grand-parent, un voisin… ceux qui vivaient auprès des parents, qui montraient comment s’y prendre. Aujourd’hui, non seulement nous n’avons plus cette promiscuité, mais en plus nous ne réalisons pas l’importance que cela avait.

Nous nous tournons vers la science pour combler nos lacunes, mais je ne crois pas qu’elle remplisse correctement ce rôle…

La science semble parfois même aller à l’encontre de ce qui est naturellement « bon » pour un enfant…

La science décrit très bien les raisons pour lesquelles nous avons des problèmes d’anxiété, de dépression… Les scientifiques expliquent qu’à l’origine, il y a un manque d’autonomie, le sentiment de ne pas contrôler son quotidien, de ne pas prendre de bonnes décisions. Mais parallèlement, ce qui est conseillé en « parentalité » par les mêmes scientifiques dépouille les enfants de leur autonomie !

Notre éducation crée de véritables problèmes mentaux… et on persiste dans cette direction. Il y a beaucoup de résistance en Occident à donner trop d’autonomie aux enfants. Cela peut changer pas mal de choses au sein de la famille et demander une certaine ouverture d’esprit. Certaines personnes préfèrent conserver le pouvoir sur les enfants.

Nous nous tournons vers la science pour combler nos lacunes, mais je ne crois pas qu’elle remplisse correctement ce rôle…

Il y a un paradoxe entre le fait qu’on aimerait que les enfants soient plus aidants, mais qu’en même temps on leur retire les outils pour y parvenir…

C’est parce que nous avons des difficultés à leur faire confiance. On part du principe que leurs capacités, leurs perceptions, leurs aptitudes, tout viendrait des parents. C’est très occidental comme vision. Alors que dans les communautés autochtones que j’ai étudiées, les adultes pensent que l’autonomie vient de l’enfant lui-même. Cela fait une grande différence quand grandir, apprendre et prendre soin de soi vient des enfants eux-mêmes.

Ils peuvent se développer comme une graine, dont toutes les informations sont déjà contenues à l’intérieur. Nous, nous pensons que la graine a besoin qu’on lui dise quoi faire, comme si c’était nous qui leur octroyions le pouvoir de grandir. On n’a pas à leur apprendre l’autonomie, ils l’ont déjà. Dans la langue de l’une des communautés que j’ai étudiées, « apprendre » et « enseigner » sont un seul et même mot. Parce qu’en « enseignant », vous apprenez aussi.

Quand je suis revenue de tous mes voyages, j’étais comme soulagée, parce que j’avais eu tous ces modèles, du coup, j’avais pu voir comment les parents se tiennent en retrait là-bas. Et cela ne signifie pas qu’ils ne font rien, ils sont surtout dans une véritable observation des enfants, avec énormément d’attention, bien plus que moi je n’avais jamais observé ma fille. Depuis, à la maison, j’ai commencé à appliquer cela avec ma fille.

Est-il vraiment possible d’élever un enfant dans une culture totalement différente de la sienne ?

Je me suis beaucoup posé cette question, bien sûr, et je ne pense pas qu’on puisse vraiment élever ses enfants complètement différemment de la manière dont nos parents nous ont élevés, c’est vrai. Ce n’est pas nécessaire d’ailleurs, mais il suffit juste d’ajouter un peu de ces concepts, que finalement nous avions autrefois. Déjà, leur donner plus d’autonomie, c’est énorme. Ensuite, arrêter de programmer autant d’activités « spéciales enfants » qui finalement ne leur conviennent pas toujours et nous frustrent parce qu’on s’y ennuie, ce que l’enfant ressent tout à fait.

Au contraire, les inclure dans nos activités, où ils nous suivent finalement très bien, en apprenant d’autant plus l’autonomie. Faire équipe avec eux, cela fait une grande différence, cela leur apprend à être coopératifs, dès le plus jeune âge. Il est possible de trouver des petites tâches à leur portée et ils adorent ! Au début, avec ma fille Rosy, je n’imaginais pas qu’elle puisse vraiment être d’une grande aide à la cuisine par exemple… comme si c’était toujours à moi de l’aider mais jamais le contraire.

Quand j’ai regardé les choses autrement en commençant par réaliser qu’elle avait vraiment ce désir d’aider, comme tous les enfants, je me suis rendu compte qu’elle était tout à fait capable de faire des choses vraiment utiles. Les enfants apprennent très vite, cela les valorise et leur donne encore plus envie d’aider.

Vous montrez aussi à quel point les jeunes parents sont isolés, on élève nos enfants seuls alors que c’est trop lourd finalement…

On prend plein de cours sur l’accouchement alors qu’il est totalement pris en charge par les médecins, de toute façon… Ensuite, quand on doit s’occuper du bébé, il n’y a plus personne ! Il y a des données médicales et scientifiques qui expliquent très bien que les enfants sont censés être élevés par au moins quatre à cinq personnes. Alors un homme et une femme seuls, c’est insuffisant. Nous n’aurions pas survécu en tant que race humaine si nous avions été seuls à ce point pendant tous ces millénaires à élever les enfants.

ujourd’hui, parfois ce n’est même plus qu’une seule personne. Alors que cela devrait être mené dans un cadre coopératif avec trois, quatre ou cinq adultes, ou même d’autres enfants plus âgés. En fait, c’est un peu fou quand on y pense, parce qu’il s’agit quand même de notre avenir, de l’avenir de notre culture, et finalement, au lieu de transmettre, c’est comme si on s’en remettait au hasard ! Une des mères que j’interviewais dans mes recherches me disait justement :

« Nous ne laisserions jamais cela au hasard, c’est un processus très maîtrisé, notre manière d’éduquer, de s’entraider, c’est totalement délibéré, pour que nos enfants soient élevés correctement. Alors que nous, nous laissons une jeune mère se débrouiller toute seule dans son appartement avec son bébé… bonne chance ! »

On ne développe pas assez la fonction exécutive dès le plus jeune âge.

Vous rappelez que les enfants sont élevés par imitation et nous leur montrons justement beaucoup de fatigue, d’agacement, de manque de confiance en nous…

Les neurosciences montrent bien à quel point, sans une bonne hygiène de vie, on retombe sur des sentiments négatifs, comme la colère, l’anxiété, la tristesse… Et notre culture est comme organisée pour aboutir à l’épuisement et donc à se sentir incapables d’accueillir toutes ces émotions négatives. On a des difficultés à maîtriser nos émotions, on ne développe pas assez la fonction exécutive dès le plus jeune âge.

Et en effet, comme les enfants apprennent en nous observant, c’est ce qu’on leur montre. C’est l’aspect le plus triste de mon livre. En revenant de Tanzanie, après avoir observé tant de paramètres communautaires, avec les mamans passant plus de huit heures par jour toutes ensemble à s’entraider, pareil pour les pères d’ailleurs, je me suis trouvée bien seule. Les peuples autochtones m’ont transmis tant de petits exemples de choses que l’on peut mettre en place pour que les enfants fassent plus facilement face à la frustration, à leurs émotions, et développent la gentillesse et l’empathie.

Vous tordez le cou au mythe persistant, l’un des seuls conseils d’ailleurs que l’on reçoit, de se méfier de la manipulation qu’exerceraient les enfants dès le plus jeune âge sur leurs parents…

Si vous pensez qu’un enfant essaye de vous manipuler ou bien de tester vos limites, c’est que votre point de vue est dans l’adversité. Et si on répond aux enfants de cette manière, parce que personne ne souhaite se faire manipuler, cela pose de fait un certain contexte de confrontation. Nous projetons nos propres motivations sur eux.

Dans de nombreuses régions du monde, les parents pensent plutôt que les enfants souhaitent être aidants, mais qu’ils ne savent juste pas comment procéder. Ces parents autochtones considèrent les enfants comme des êtres illogiques, irrationnels, comme de gentils monstres qui ne comprennent pas encore du tout ce qu’il faut faire. C’est le travail des parents, justement, que de montrer le comportement approprié constamment.

Alors, si vous leur criez dessus toute la journée, si vous les disputez, la seule chose que vous leur apprenez, c’est à crier et à se disputer. Alors que si vous apportez un peu de calme dans leur irrationalité, un peu de gentillesse et de patience, ils vont apprendre cela et le trouver à l’intérieur d’eux. Et votre relation va s’améliorer parce que vous ne serez plus en conflit avec eux.

Vous partagez la compétence d’acomedido, pouvez-vous la détailler un peu ?

C’est une valeur qui vient de mon expérience au Mexique, héritée sûrement de communautés indigènes, mais on la retrouve aussi dans les communautés latino-américaines. C’est l’idée que les enfants peuvent prêter attention au monde qui les entoure, à ce qui se passe autour d’eux, et chercher des manières de pouvoir aider.

Comme cette jeune adolescente dans la maison où j’étais hébergée au Mexique, qui est descendue le matin et qui s’est immédiatement mise à faire la vaisselle sans que personne ne le lui ait demandé. Elle était simplement en perpétuelle observation de ce qu’il y avait à faire dans la maison, et elle aidait. Les parents commencent à transmettre cette capacité d’acomedido de manière intensive quasiment dès qu’un enfant commence à marcher.

Ils font cela de la manière suivante : premièrement, ils incluent les enfants dans les tâches, ils les amènent dans leur monde de parents et non pas l’inverse, dans tout ce qu’ils font, au travail, à leurs activités, etc. Ils invitent sans arrêt les enfants à venir les aider, mais sans les forcer parce que sinon cela les démotive, ils leur donnent de toutes petites tâches, des petits conseils, et au bout de plusieurs années, les enfants apprennent les tâches en elles-mêmes, mais aussi à aider, à travailler en équipe, en famille. Cela crée une connexion et des liens forts.

Travailler ensemble pour le même but, c’est connu, cela resserre les liens. Nous, en Occident, on empêche souvent les enfants d’aider parce qu’on se dit qu’ils nous gênent et que cela va nous prendre plus de temps de les laisser faire. Mais comment peuvent-ils apprendre si on les exclut des tâches ménagères ? Après, ils vont mémoriser que cela ne relève pas de leur compétence. Ensuite, quand vous vous fâcherez parce que votre ado de 14 ans ne participe pas, cela n’aura rien d’étonnant. Il n’a pas été inclus dans l’équipe dès le début. Finalement, ce que j’ai appris d’une maman là-bas, c’est à me demander, chaque fois que je m’apprête à dire quelque chose : est-ce que cela va aider ma relation avec mon enfant, ou bien nuire à cette relation ?

Comment tourner les choses pour que ça aide la relation plutôt que l’abîmer ? C’est une jolie manière de voir les choses, à mon sens.

Comment gérer la colère face à un enfant ?
– La colère contre un enfant est stérile. Elle coupe la communication. Un enfant ne sait pas encore la gérer, il ne fait pas cela contre vous.
– Quand un parent a l’habitude de crier sur son enfant, celui-ci cesse de l’écouter.
– La colère s’entretient elle-même, le parent génère la colère chez l’enfant en se mettant en colère.
– Il faut rompre ce cercle en générant du calme et de la gentillesse à la place. Comment ? En s’éloignant quelques minutes, en faisant diversion avec le corps (caresser, prendre dans les bras, chantonner…) Ainsi vous montrerez un exemple qu’il pourra suivre en gestion des émotions.

(Source : INREES)

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