Enquête à Palerme sur les momies qui ramènent le passé à la vie (vidéo)

 

Les cryptes de dizaines d’églises et de monastères regorgent de momies vêtues de leurs habits de l’époque qui ont réussi à traverser les siècles d’une façon troublante.

Des milliers d’entre elles sont conservées dans les catacombes des Capucins à Palerme et elles offrent un spectacle aussi lugubre que troublant. Si nombre des défunts ne sont plus que des squelettes, certains possèdent encore leur peau, leurs poils et leurs cheveux. De part et d’autre des couloirs, les momies sont présentées les unes à côté des autres, allongées dans des cercueils ou figées debout.

Certaines ne sont vêtues que d’une simple robe, d’autres de plusieurs étoffes voire d’un couvre-chef. Les momies ne sont pas anonymes. Toutes sont accompagnées d’une inscription, autour du cou ou sur leur cercueil, indiquant les nom, date de naissance et de décès. Des informations qui confirment que les défunts appartiennent à des milieux différents et surtout différentes époques.

Une pratique ancienne

Outre les catacombes de Palerme ouvertes au public, de nombreuses églises abritent des momies similaires. C’est notamment le cas de l’église du village de Burgio et et de celle de la commune de Gangi, à une centaine de kilomètres de Palerme, qui en comptent à elles deux près d’une centaine. Néanmoins, il est difficile d’estimer le nombre de momies en Sicile.

« Les sites sont répartis à travers toute l’île« , explique Luisa Maria Lo Gerfo, anthropologue et archéologue italienne spécialiste des momies siciliennes. « Tous ne sont pas ouverts au public et toutes les momies ne sont pas aussi bien conservées que celles que l’on peut voir dans les expositions permanentes, par exemple dans les catacombes des Capucins ».

D’après les historiens, les moines de Palerme auraient commencé à creuser des cryptes dans leur monastère au XVIe siècle parce qu’ils n’avaient plus de place dans leur cimetière d’origine. En 1599, ils auraient ainsi momifié l’un de leurs membres, le frère Silvestro de Gubbio récemment décédé, avant de le placer dans les catacombes.

Toutefois, l’origine de cette pratique demeure floue. Les momies les plus anciennes répertoriées en Sicile remontent au XVIe siècle mais la pratique pourrait être plus antique, avance la spécialiste italienne.

« Au XVIIe siècle, la Sicile a connu un violent séisme, de nombreuses structures ont été détruites puis reconstruites » ce qui aurait fait disparaitre les témoignages plus anciens de momification, justifie-t-elle.

Des documents évoquant des cas similaires suggèrent ainsi qu’elle était probablement déjà pratiquée au XVe siècle. En Sicile, ce sont les moines Capucins qui semblent avoir instauré la pratique. Elle s’est ensuite diffusée à travers les autres communautés, pour atteindre son apogée entre les XVIIe et XIXe siècles avant de disparaitre au début du XXe siècle.

Momification « intermédiaire »

Si l’on parle de momie, on pense rapidement aux momies égyptiennes vidées de leurs organes et entourées de bandelettes. Mais la momification implique des techniques aussi complexes que variées. Les spécialistes distinguent deux types, la momification naturelle – facilitée par des conditions climatiques et environnementales particulières – et la momification artificielle – utilisant un procédé d’origine humaine.

« En Sicile, comme en Italie, les conditions ne sont pas réunies pour permettre une momification naturelle« , souligne Luisa Maria Lo Gerfo. Et sa version artificielle n’a été pratiquée que plus tardivement.

Dans le cas présent, les spécialistes préfèrent parler de momification « intermédiaire », une sorte de momification naturelle accélérée par la main de l’homme.

En Sicile, la pratique n’était pas définie par un protocole précis, elle faisait plutôt l’objet d’expérimentations, précise l’archéologue italienne. Pour provoquer la déshydratation et l’assèchement des cadavres, les corps passaient par un procédé appelé « scolatura ». Il consistait à les placer sur des « égouttoirs » installés dans des chambres souterraines et bien ventilées des églises.

Le processus permettait aux liquides de putréfaction et aux parties molles de se concentrer dans la cavité abdomino-pelvienne afin d’être ensuite évacués par les orifices. Une fois la momification achevée, les corps étaient nettoyés et rhabillés avant d’être disposés dans les cryptes. Dans les catacombes de Palerme, certains défunts ont cependant suivi un procédé plus développé et « artificiel ».

C’est notamment le cas de Rosalia Lombardo, une enfant de deux ans morte d’une pneumonie en 1920 et dont le corps est resté extrêmement bien préservé. Des études scientifiques ont montré que son embaumeur, Alfredo Salafia, avait utilisé un cocktail très précis, testé en taxidermie, qui a permis de sécher le cadavre, de garder ses couleurs et d’empêcher la prolifération des bactéries et des champignons.

Des momies précieuses pour les archéologues

Si les moines et religieux ont été les premiers à momifier leurs défunts en Sicile, la pratique a rapidement séduit d’autres communautés. Du moins celles qui disposaient des moyens financiers nécessaires pour payer la pratique de la momification et l’apposition du défunt au sein de l’église. En Sicile, « devenir une momie » ne représentait ainsi pas seulement un symbole d’immortalité.

Cela traduisait également le pouvoir politique, économique, social et religieux du défunt.

« Cette pratique montre de ce point de vue une certaine inégalité devant la mort« , décrypte l’anthropologue.

Néanmoins, ce n’est pas le seul éclairage que les momies siciliennes ont apporté sur le passé. En étudiant les corps, les archéologues ont aussi pu en apprendre plus sur le quotidien et la santé des populations anciennes.

« Nous avons trouvé des traces de pathologies osseuses liées aux activités physiques et professionnelles« , explique Luisa Maria Lo Gerfo. « Mais nous avons aussi trouvé des tumeursA cette époque, l’espérance de vie était de trente à quarante ans donc cela ne laissait pas assez de temps pour la formation de cancers« .

Les objets accompagnants certaines des momies fournissent également bien des informations.

Après avoir connu son apogée jusqu’au XIXe siècle, la pratique de la momification a disparu graduellement en Sicile. A l’origine de ce déclin, l’édit de Saint-Cloud promulgué en 1804 et comprenant une interdiction de momifier et d’inhumer les cadavres au sein des églises pour des raisons notamment hygiéniques et sanitaires.

Dès la fin du XIXe siècle, ce décret a favorisé l’apparition des premiers cimetières extra moenia (hors des murs de la ville) mais aussi un changement d’idéologie vis-à-vis de la mort. Un sujet peu à peu devenu bien plus tabou en Sicile. Plus de 200 ans après, les momies constituent ainsi un trésor funéraire précieux. La « photographie d’un passé » à ressortir de l’oubli.

(Source : GEO)

Cliquez sur une image pour l’agrandir

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s