Black Elk, le rêveur du tonnerre (vidéo)

Black Elk

Il s’appelait Héhaka Sapa, rebaptisé Black Elk – Wapiti noir – par les chrétiens qu’il suivra à la fin de sa vie, l’homme-médecine sioux lakota fut certainement l’un des derniers chamanes ancestraux amérindiens. Livrant ses secrets dans un livre destiné à l’humanité, sa parole est encore vivante aujourd’hui.

Violence, prédation, trahison des traités et des promesses données : après 30 ans de conquête de l’Ouest américain, que reste-t-il, au début du XXe siècle, des peuples autochtones, décimés par la variole et le choléra, enfermés dans des zones de plus en plus étriquées ?

Quel avenir pour ces nomades qui vivaient, depuis les origines, dans les espaces sans bornes des grandes plaines, attentifs à la guidance du Wakan Tanka, le Grand Esprit ? Leur vie en osmose totale avec la nature et leurs rites sacrés ne seront bientôt qu’un lointain souvenir, comme le son du tambour des « hommes-médecines » ou la sagesse immémoriale transmise par les femmes : désormais, les Indiens ne marchent plus « les pieds nus sur leur terre sacrée ».

Connaître l’Autre Monde

Pourtant, en août 1930, un miracle va se produire : l’écrivain John G. Neihardt (1881-1973), passionné par les peuples racines nord-américains, arrive dans la réserve des Sioux lakotas de Pine Ridge (Dakota du Sud). Il ne sait pas encore qu’il va redonner voix aux Indiens, à travers le récit inspiré d’un parent du célèbre chef Crazy Horse qu’on dit chamane. Neihardt veut rassembler des informations sur la Ghost Dance (la danse des esprits) et il est reçu par Héhaka Sapa, un homme de 67 ans, à demi aveugle. Rebaptisé par les chrétiens Nicholas Black Elk (Wapiti noir), n’attend-il pas l’écrivain, en qui il voit un passeur ?

« Je sens chez cet homme à côté de moi un profond désir de connaître les choses de l’Autre Monde, explique-t-il aux membres de sa tribu. Il a été envoyé pour apprendre ce que je sais, et je vais l’enseigner. »

Subjugué, Neihardt le considère comme un inspiré, un prophète même, qui résume

« l’âme de l’Indien des Plaines plus qu’aucun des autres que j’ai connus », dit-il.

Un an plus tard, l’écrivain revient à Pine Ridge pour recueillir le récit de la vie de Black Elk, mais surtout celui de la Grande Vision qu’il a reçue et qui a infléchi radicalement son existence. Cette épopée, d’une inspiration et d’une beauté sublimes, va marquer toutes les générations à venir : elle sera même considérée comme la « bible moderne des Indiens d’Amérique ». L’histoire « extraordinaire » que Black Elk déploie devant son « passeur » renvoie aux fondamentaux de la sagesse sioux, c’est-à-dire la solidarité entre tous les êtres vivants. Les Indiens terminent d’ailleurs leurs rituels par un « Nous sommes tous apparentés ». Une « reliance » que nous redécouvrons aujourd’hui dans notre monde ultraconnecté… Et Black Elk de préciser :

« Cette vie que nous, êtres humains, partageons avec les animaux de la Terre et les Ailes de l’Air et avec toutes les choses vertes car tous les êtres sont les enfants d’une seule mère, et leur père est un seul Esprit. »

En guise d’offrande, devant Neihardt, Héhaka Sapa allume son calumet sacré garni d’écorce de saule rouge et le présente aux Quatre Directions de l’Univers, aux Êtres-Tonnerre, au Grand Vent blanc, à l’Étoile du Matin et au Pouvoir de croissance.

Il évoque aussi le Féminin sacré indien à travers la figure de la « Femme bisonne blanche » venue du Nord léguer aux Sioux le rite du calumet, puis il invoque les Pouvoirs de la Terre, la compassion du Grand-Père puis le Grand Esprit. Pendant trois jours, cet admirable conteur va décrire minutieusement sa Grande Vision à l’écrivain.

Un Prophète-guérisseur

Mais quelle incroyable révélation a donc reçue ce grand homme-médecine, né en 1863 « à la saison de la Lune des Arbres qui Craquent » (décembre) ? À l’âge de quatre ans, le futur chamane se souvient d’avoir entendu : « Par tout le ciel, une voix sacrée appelle. » Puis « deux Hommes sortis des Nuages » lui commandent de les suivre : « Tes Grands-Pères t’appellent ! » C’est alors qu’un nuage emporte le petit garçon.

Ses guides spirituels le transportent dans une Grande Plaine blanche où se déploient quatre lignes de douze chevaux noirs « aux crinières d’éclairs », de douze chevaux blancs « aux crins qui ondulent comme une tempête de neige », de douze chevaux alezans à la crinière semblable « à la Lumière du matin » et de douze chevaux isabelle dont les crins sont « comme les arbres et les herbes » – référence aux quatre « quartiers du monde » de la cosmogonie amérindienne. Un cheval bai lui dit alors : « Tes Grands-Pères vont t’emmener. Fais preuve de courage. » Mais soudain le ciel se couvre : hennissements, courses des animaux et envol des oiseaux. Un nuage se mue en un immense tipi habité par les Six Vieillards, « vieux comme les montagnes et les étoiles », assis en rang ; l’enfant pénètre dans leur cercle.

Cette vision lui fait vivre l’une de ces expériences où l’Univers renvoie des « voix immenses ». Les Tankashila vont lui confier « le Centre du Cercle de la Nation pour qu’il la fasse revivre ». Black Elk plante alors le bâton rouge qu’il a reçu au centre du cercle qui se métamorphose en un immense peuplier sous lequel hommes, animaux et éléments – tous parents – dansent dans la liesse : il est désormais le Sixième Grand, désignant la voie aux générations passées et à venir. C’est alors qu’il découvre « tout l’Univers » qu’il doit faire reverdir : quelle responsabilité pour un enfant que cette transmission où tout, animaux, éléments et humains, est wakan, sacré !

« Je suis aveugle et je ne vois pas les choses de ce monde ; mais quand la lumière vient d’En-Haut, elle illumine mon cœur et je peux voir, car l’œil de mon cœur voit toute chose. Le cœur est le sanctuaire au centre duquel se trouve un petit espace où habite le Grand Esprit par lequel il voit toute chose, et par lequel nous voyons », explique dignement Black Elk.

Investi des pouvoirs du « Sixième Grand-Père », il est désormais le médiateur spirituel de la Terre et des hommes, un futur Prophète-guérisseur. Mais comme beaucoup de « rêveurs du Tonnerre », il gardera ce récit pour lui presque toute sa vie.

Heyokas : des clowns maîtres spirituels

Les Êtres-Tonnerre de l’Ouest, esprits tutélaires résidant au sein des orages, le désignent aussi comme heyoka ou « clown sacré » pour les représenter sur Terre. Il reçoit le don de guérison et de prophétie, mais aussi, en offrant le rire aux membres de sa communauté, il leur permet de relativiser leurs problèmes :

« D’abord ils amusent les gens pour qu’ensuite le pouvoir leur parvienne plus facilement », expliquera Black Elk.

Les heyokas sont aussi qualifiés de « contraires », c’est-à-dire qu’ils agissent contrairement aux normes humaines et sociales, révélant ainsi la dimension ultime de la réalité : vivre au-delà de la dualité, dans l’acceptation totale des oppositions conventionnelles comme bon/mauvais. Une fonction – reconnecter les hommes au grand rire cosmique – que l’on retrouve chez certains « déconcertants » maîtres zen ou encore dans les savoureuses histoires de Nasreddine, génies de l’absurde qui secouent nos consciences mieux qu’un long discours théorique !

En 1890, à la bataille de Wounded Knee, quelque trois cents Lakotas, dont des femmes et des enfants, sont massacrés par l’armée américaine. Black Elk y porte sa « chemise sacrée » – avec un Aigle tacheté et l’Étoile du matin, l’Arc-en-ciel et l’Étoile-d’en-bas et zébrée d’éclairs rouges –, armé seulement de l’Arc sacré qu’il avait perçu dans sa vision. Il survivra à ce terrible conflit qui signe la fin du règne des Amérindiens.

Dans les années qui suivent, Black Elk poursuit sa mission d’homme-médecine mais progressivement, il s’éloigne de sa tradition et se rapproche de l’Église catholique : comme la plupart des Amérindiens, la double appartenance ne lui pose pas de problème éthique, car sa Grande Vision l’habite toujours et il n’a pas renié ses rites.

Un savoir ésotérique

À son tour, Joseph Epes Brown, un ethnologue qui deviendra l’un des meilleurs spécialistes des Indiens des Plaines, vivra un an aux côtés du grand chamane. Dans Les rites secrets des Indiens sioux, il révélera les aspects ésotériques de cette tradition, complétant le récit fait à Neihardt, entre autres l’importance du rite du calumet et celle de la danse du Soleil. À partir de là, ces cérémonies sacrées connaîtront un vrai renouveau, notamment grâce à Black Elk, l’un des trois derniers Indiens à avoir reçu ces rites en héritage. Préfaçant ce livre sur les savoirs occultes indiens, le Wapiti noir précise :

« J’ai dicté ce livre sans autre désir que celui d’aider mon peuple à réaliser la grandeur et la vérité de notre propre tradition et aussi pour faciliter la venue de la paix sur Terre, non seulement entre les hommes, mais avec eux et avec toute la Création. »

Achevant sa mission, transmettre ce que les Six Grands-Pères lui avaient confié durant sa Grande Vision, celui qui apparaît aujourd’hui comme un vrai prophète part rejoindre le Grand Esprit le 19 août 1950 :

« Les vieux sages qui vivent encore disent qu’à l’approche de la fin d’un cycle, quand les hommes sont partout devenus inaptes à comprendre les vérités qui leur ont été révélées à l’origine, il est alors permis, et même souhaitable, de les révéler au grand jour. »

J.M.G. Le Clézio, prix Nobel de littérature, préfaçant l’édition française du Sixième Grand-Père, s’enthousiasmera de la beauté d’un récit qui mêle

« le sacré et l’ordinaire, la vision et le réel ». Et ajoutera que la parole de Black Elk est « un message universel destiné à l’humanité ».

Le cercle, figure de perfection et d’absolu
« Toute chose que fait le Pouvoir de l’Univers, il le fait en forme de cercle. Le ciel est circulaire, et j’ai entendu dire que la Terre est ronde comme une balle et les étoiles le sont aussi. Le vent, dans sa plus grande fureur, tourbillonne. Les oiseaux font leurs nids en forme de cercle, car ils ont la même religion que nous. Le Soleil s’élève et redescend dans un cercle. La Lune fait de même et tous deux sont ronds. Même les saisons forment un grand cercle dans leurs changements et reviennent toujours où elles étaient. La vie de l’homme est dans un cercle de l’enfance jusqu’à la mort et ainsi en est-il pour chaque chose où le pouvoir se meut. Nos tipis étaient circulaires comme les nids des oiseaux et toujours disposés en cercle, comme le cercle de la nation, un nid fait de beaucoup de nids, où le Grand Esprit voulait que nous couvions nos enfants. »

Black Elk

(Source : INREES)

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