Le mystère du dauphin rose : enquête sur un animal étonnant (vidéo)

Que fait-il là ce dauphin à la teinte rosée appelé Inia geoffrensis, dans les rivières du bassin de l’Amazonie, si loin de l’océan où sont nés les cétacés ?

On connaît d’autres dauphins ou marsouins d’eau douce, en Asie ou en Amérique, bien sûr, mais leur histoire est mal connue. Comment et pourquoi des mammifères adaptés à la vie marine se sont-ils faufilés dans les eaux douces, peu profondes et constamment embrumées par les sédiments ?

« Nous avons voulu comprendre l’origine de cet animal », témoigne Nicolas Bazeille, auteur du documentaire Le mystère du dauphin rose, réalisé par Éric Ellena pour French Connection Films, à qui l’on doit Pérou, Planète extrême. Il raconte cette longue enquête qui commence à Bruxelles par la rencontre avec le paléontologue Olivier Lambert puis se poursuit à Amsterdam, où l’on étudie les environnements du passé, et en Caroline du Nord, où des chercheurs travaillent sur les restes d’un cétacé vieux de dix millions d’années.

C’est une étonnante histoire planétaire qui se dévoile et qui témoigne de la manière dont la vie évolue. « Vers dix millions d’années avant le présent, plusieurs espèces de cétacés ont investi les eaux douces, rapporte Nicolas Bazeille. Mais elles ne sont pas particulièrement apparentées : chacune s’est adaptée à sa manière. Et la plus vieille d’entre elles, c’est le dauphin rose d’Amazonie, qui semble apparue vers -25 millions d’années. »

« Le dauphin rose a vu naître l’Amazone… »

Pourquoi avoir fait cela ? La réponse vient des paléobiologistes et paléoécologues. Moins impressionnants que les os de dinosaures, leurs sujets de travail sont des restes microscopiques de pollens, de coquilles d’animaux ou de débris végétaux. Grâce à ces indices ténus, ils peuvent reconstituer un environnement et expliquent par exemple qu’il y a dix millions d’années, avant l’érection des Andes, existait une vaste mer intérieure là où se trouvent aujourd’hui le Venezuela et la Colombie.

« L’eau était peu profonde, saumâtre et les côtes étaient bordées de mangroves. C’était un milieu très riche, où les cétacés pouvaient facilement trouver des proies, et plusieurs espèces se sont adaptées à ce milieu. » La naissance de la cordillère des Andes non loin de la côte de l’actuel océan Pacifique a isolé cette mer, qui s’est fermée. Le dauphin rose était déjà là, bien installé, et a survécu à la transformation de cette vaste région qui a vu s’ériger une chaîne de hautes montagnes faisant couler vers l’est d’immenses quantités d’eau douce« Le dauphin rose a vu naître l’Amazone… »

Le dauphin rose a traversé les âges

Ne s’adapte pas qui veut à cet habitat si différent de l’océan. Pour y vivre, il faut chasser dans des espaces restreints, au milieu d’eaux turbides où la visibilité est souvent presque nulle. Le dauphin rose dispose d’ailleurs d’un système d’écholocalisation perfectionné. Peut-être aussi la compétition avec les autres espèces de cétacés a-t-elle joué. « Il n’est pas très rapide, nageant bien moins vite que ses cousins de l’océan, apparus plus tard. Son corps n’est pas très fuselé, il est même un peu grassouillet, mais il est souple et agile, ce qui est utile dans une rivière. Peut-être le dauphin rose, en compétition avec d’autres cétacés, plus rapides, plus efficaces, a-t-il trouvé là un refuge. Finalement, la morphologie du dauphin rose s’est très peu modifiée au fil du temps, depuis l’océan jusque dans les cours d’eau. Je sais que les paléontologues n’aiment pas l’expression « fossile vivant », mais elle convient bien à cette espèce. Elle a traversé les âges ! »

Le bassin amazonien, foisonnant d’une vie luxuriante lui est encore favorable aujourd’hui, et le documentaire nous montre le boto chez lui, observé par les scientifiques et mieux protégé ces dernières années. « Les pêcheurs de poissons-chats utilisaient sa viande comme appât. Et les barrages ont fractionné son territoire. Mais les mesures de protection ont l’air de fonctionner. »

L’histoire du dauphin rose continue

Sous l’impulsion de la biologiste brésilienne Vera Da Silva, un suivi régulier des populations a commencé en 1995, ce qui a démontré leur déclin, comme tous les cétacés d’eau douce. Des mesures ont été prises, notamment la création de la réserve de Mamirauá, qui abrite aujourd’hui la plus grande population de dauphins roses. Les animaux sont capturés pour être auscultés et l’équipe a été surprise de découvrir une femelle qui avait connu deux gestationsrapprochées, ce qui n’est pas habituel.

L’histoire du dauphin rose se poursuit, probablement. En 2014, comme le rapportait Futura-Sciences, Tomas Hrbek et ses collègues découvraient que le dauphin rose de l’Araguia, au Brésil, appartenait en fait à une autre espèce, baptisée Inia araguaiaensis. L’analyse génétique a montré que les deux ont divergé il y a un peu plus de deux millions d’années, ce qui n’est pas un hasard. « C’est l’époque où le Tocantins, fleuve dans lequel se jette l’Araguia et qui arrivait à la mer, a été dévié pour devenir un affluent de l’Amazone. Les populations ont été séparées »… et ont suivi chacune de leur côté des histoires différentes.

(Source : Futura Planète)

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