Superstition, fantômes et agents immobiliers : trio paisible ou infernal ?

Merci à Paul pour cet article

Pauline, Claudia et Sébastien, de l’agence SOA, à Saint-Venant.

Pauline, Claudia et Sébastien, de l’agence SOA, à Saint-Venant.

Vous jurez que vous n’êtes pas superstitieux et pourtant, pour rien au monde vous ne passeriez sous une échelle. C’est pareil dans l’immobilier : un métier en apparence très terre-à-terre, mais en apparence seulement. Numéros 13 maudits, questions sur les morts éventuelles survenues sous un toit, expériences paranormales même… Pas tous les jours facile, la vie d’agent immobilier.

Au commencement, il y eut le Verbe. Une petite annonce immobilière glissée parmi tant d’autres sur Le Bon Coin, avec tout de même un truc en plus : une photo, non pas de la maison mais d’un beau jardin tapissé de feuilles mortes, et un titre, comment dire, accrocheur : « La maison au gentil fantôme à 20-25 min de Béthune ». Pour Halloween, ça tombait plutôt bien. Tout le texte était au revenant, non, à l’avenant, depuis la légère brise dans la nuque jusqu’à la buée promise sur le miroir de la salle de bains. Tourné de manière à ne pas faire peur et pour cause : cette habitation pleine de cachet nichée à Fléchin n’a rien d’angoissant et n’abrite surtout aucun spectre. Le fantôme, il est né de l’imagination d’un chasseur de biens, Sébastien Trolong, gérant de SOA Immobilier, à Saint-Venant, commune qui a accueilli avec lui sa première agence.

Avec Claudia et Pauline, ses collaboratrices, il a pris contact avec Aurélie, la propriétaire, qui tentait en vain de vendre sa maison depuis le début de l’année. Deux agences étaient déjà sur le coup, en vain. La jeune femme hésitait à confier son bien à une troisième mais quand Sébastien lui a soumis son idée d’annonce, inspirée par la vue d’un cabanon au toit de tuiles qui lui avait rappelé « la maison de Hänsel et Gretel », elle a « éclaté de rire » et décidé de tenter la chance. Sébastien, depuis neuf ans dans le métier, avait déjà négocié une fermette de Robecq en l’étiquetant de « Petite maison dans la prairie sans les Ingalls ».

Le fantôme, quand il est gentil, fait vendre

Dans la masse d’annonces circulant chaque jour sur le Net, c’est ça le truc, se démarquer ? « Oui, ça aide, d’autant que le marché est difficile depuis 2007 : il y a désormais plus de vendeurs que d’acheteurs. Les clients hésitent, les banques sont frileuses… ; on travaille avec Courtis, un courtier roubaisien : la négociation des taux, c’est 80 % de notre chiffre ! » Le résultat est là : depuis la mise en ligne de l’annonce, le 25 octobre, on en est à 192 vues, quatre fois plus en moyenne que les concurrentes. Des visites se profilent aussi et Aurélie est toute prête à croire aux (gentils) fantômes.

Ici, à Fléchin, c’est l’imaginaire au service d’un métier réputé concurrentiel et sans pitié. Parfois c’est tout le contraire : l’agent voudrait juste faire son métier de la façon la plus rationnelle qui soit, mais il a beau croiser les doigts dans son dos, rien à faire. Sébastien, Claudia et Pauline sont là pour dire que des expériences négatives, ça arrive aussi dans leur métier. Les filles évoquent une maison à Isbergues. « Pauline s’est sentie très mal à l’aise à la cave et à l’étage, sans pouvoir dire pourquoi. On a laissé tomber la vente. » Sébastien, lui, frissonne encore en repensant à une demeure de Lestrem. « Elle était vide, personne n’y était décédé récemment mais je ne cessais de me retourner, avec l’impression que quelqu’un était derrière moi. » Quelques jours plus tard, un diagnotisqueur énergie lui avouera la même sensation. Il parle encore de ses voisins calonnois, épuisés par des mois de coups dans la cheminée, toujours le soir à la même heure. Des entreprises n’avaient rien trouvé et puis un soir, la propriétaire a poussé une colère, lançant dans les airs une harangue à la vieille dame décédée avant leur achat. « Après ça, il n’y a plus rien eu… »

« Les gens veulent savoir s’il y a eu des décès »

Chez ses confrères, pour quelques-uns qui affirment qu’en plusieurs années de carrière on ne leur a jamais posé la moindre question sur l’histoire des maisons, beaucoup constatent, comme Émilie Sénéchal, de l’agence Abrimmo à Nœux-les-Mines, que « régulièrement, les gens veulent savoir s’il y a eu des décès dans la maison. Et de plus en plus, la question vient des femmes ! » Le fameux sixième sens ? C’est d’autant plus vrai si « la décoration est un peu rétro ou s’ils savent que le propriétaire était âgé ». Dans ces cas-là, Émilie écoute son tempérament qui lui dicte « de dire la vérité », y compris quand les murs gardent le souvenir d’un pendu. « Les clients en tiennent compte mais ça ne va pas forcément les dissuader d’acheter. »

Depuis quelques années qu’elle exerce, elle n’a jamais été confrontée à une maison au numéro maudit, 13 ou 666, nombre de la Bête, mais elle sait bien que certains biens seront plus difficiles à vendre que d’autres. « Une maison près d’un cimetière, ça peut être rédhibitoire. » Ce que confirme un de ses confrères bruaysiens, qui a eu la charge d’une demeure à côté du cimetière de Calonne-Ricouart. La vente a fini par se conclure et il sourit en vantant la tranquillité hors pair d’un tel voisinage.

Des horloges qui sonnent toutes seules

Sous couvert d’anonymat, la parole se libère parfois plus facilement. Dans une agence immobilière béthunoise, on nous explique que « les gens veulent surtout en savoir plus sur la taxe foncière ». Ce qui n’est pas une surprise, en particulier à Béthune. Et puis au fil de la conversation, notre interlocutrice en vient à évoquer un repas à une table de la campagne du Béthunois. Il paraît que « les horloges s’y mettent toutes à sonner à heure fixe ! Les propriétaires savent qu’une vieille dame est morte dans la maison mais ça ne leur fait pas peur. » C’est la même agence qui a en charge une maison dans le quartier de la rue de Lille. On ne dira pas le numéro parce qu’il n’y a pas lieu d’affoler les occupants et le voisinage. En revanche, ce qu’illustre ce qui suit, c’est le tort que peuvent causer la rumeur et l’imagination.

De cette maison, l’agent qui gère les locations affirme avec force qu’en 20 ans elle n’a jamais entendu parler de la moindre manifestation surnaturelle. Au moins un locataire pourtant a joué un jour à se faire peur, qui, au hasard de démarches en mairie, a lâché qu’il ne pensait sans doute pas rester bien longtemps dans son appartement. La faute à quoi ? Un fantôme ? Non, un site internet. Un blog tenu par un passionné de faits divers, qui vit dans le Sud mais qui a exhumé une histoire vieille de 40 ans. Qu’il raconte avec un luxe de détails. Le fond n’a rien de surnaturel : l’histoire familiale tragique de deux sœurs, dont l’une, schizophrène, a vécu des années recluse dans la pénombre de l’appartement. Un jour de janvier 1978, les voisins se sont inquiétés et on les a trouvées grabataires. On n’a pu joindre l’auteur du blog, qui n’omet ni les noms ni l’adresse, et on ignore ses sources : nos archives n’en gardent aucune trace, tout juste un journal anglophone dont on trouve les archives en ligne consacre-t-il quelques lignes à ce drame dans une revue de presse d’époque. Rien ailleurs, si ce n’est la mémoire de quelques anciens béthunois et une tombe au cimetière Nord qui atteste que celle malade des deux sœurs est décédée cinq jours plus tard. À l’hôpital. Les fantômes dans tout ça ? Nulle part, mais ce qui a pu faire vagabonder l’imagination de ce locataire convaincu peut-être que les murs s’imprègnent d’énergies négatives, c’est que le même blog habille un texte purement factuel d’images surnaturelles. Pire, le bandeau de la page donne du « La vérité est ailleurs » et la recherche internet assortit la réponse des mots « fantômes », « revenants »… Après, il n’y a plus qu’à se faire des films au moindre craquement dans la maison…

Un agent immobilier raconte deux expériences étranges

Des lieux « habités » sur le secteur ? Suite à un message laissé sur son répondeur, un autre agent immobilier, qui exerce du côté du Laventinois, nous a raconté son expérience avec pas mal d’émotion dans la voix. « Je faisais visiter à des clients une maison des années 1800, à Armentières. Dans la montée d’escalier, il y avait des miroirs et des portraits de famille. J’ai ressenti un froid, avec l’impression d’être suivi. Plus tard, j’en ai parlé avec mes clients et des collègues, qui avaient ressenti exactement la même chose… » Il n’y a jamais remis les pieds, « j’ai laissé tomber » et il n’a pas non plus « osé poser de questions au propriétaire » sur l’histoire de la bâtisse. Le même homme a vécu une autre expérience déroutante alors qu’il cherchait un toit pour sa propre famille. « On était allé voir une maison à Laventie. J’en connaissais l’ancien propriétaire, que j’avais béni sur son lit de mort. Je ressentais une étrange impression et mes enfants, sans connaître le passé, m’ont dit que la maison était hantée. » Autant vous dire qu’il ne l’a pas achetée.

Reste qu’en s’avouant superstitieux, il sait rester professionnel dans un métier difficile et concurrentiel. « Les gens posent de plus en plus de questions. Deux fois, j’ai vendu des habitations où quelqu’un s’était pendu. Les propriétaires m’avaient demandé de ne pas en parler aux clients. Ça me met mal à l’aise mais sinon on ne vend pas » et on laisse le marché aux confrères. « Soyons clairs : il y a l’honnêteté mais aussi le business. C’est déjà assez difficile comme ça. Alors je me dis que ce n’est pas le plus grave : s’il y a eu un mérule dans la charpente, c’est plus important à savoir pour le client… »

Une maison achetée grâce à un numéro porte-bonheur !

Clients qui parfois poussent la superstition à son maximum. Une Béthunoise de chez Foncia se souvient d’une dame « qui avait beaucoup insisté pour que la personne qui lui ferait visiter les biens ne soit pas habillée en vert. De peur que ça lui porte malheur ! » Au contraire, le Saint-Venantais Sébastien Trolong cite une cliente qui avait décidé de l’achat… « en voyant l’adresse, parce que c’était son numéro fétiche ! » Une autre de se rappeler d’un homme qui, découvrant que son dossier portait le numéro fatidique 666 avait insisté pour qu’on lui en attribue un autre. Ça, c’est une requête facile à satisfaire. Bien plus que lorsque c’est le numéro de la maison qui traumatise l’acquéreur. Là, le service urbanisme de la mairie de Béthune est formel : n° 13 ou pas, rien à faire, on ne peut pas changer le cadastre à son gré. Les bis et les ter, c’est fini. Restent les mystères, et c’est pas mal non plus.

(Source : La Voix du Nord)

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