Les mariages des fantômes en Chine

Ap-sipa

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En Chine rurale, on ne plaisante avec l’au-delà. Après plus de soixante ans de pouvoir communiste, le festival de Qingming est en plein renouveau. Honorer l’âme des ancêtres disparus est un des premiers devoirs filiaux en Chine, et la fête des morts, célébrée quinze jours après l’équinoxe, est l’occasion d’entretenir les tombes des disparus. C’est également la meilleure période pour les “mariages de fantômes” et l’époque la plus lucrative pour les pilleurs de tombes. 


Le mariage de fantômes (minghun) est une tradition vieille de trois mille ans, particulièrement répandue dans le nord de la Chine. La plupart des familles dont un des membres est mort célibataire cherchent un “conjoint fantôme” pour leur disparu, explique Huang Jichun, chercheur à l’université de Shanghai. Les corps des deux défunts sont alors enterrés ensemble au cours d’une cérémonie à mi-chemin entre mariage et enterrement. Les fantômes n’étant plus solitaires, la famille peut renouer avec la bonne fortune. En février dernier, dans le comté de Guangping, province du Hebei, un jeune homme de 18 ans, Liu, mort d’une maladie cardiaque, a “épousé” Wu, une jeune femme de 17 ans décédée d’une tumeur au cerveau. La famille Liu a payé 35 000 yuans (4 200 euros) pour la dépouille de Wu, une somme considérable pour une famille de paysans de la province du Hebei, où le revenu moyen tourne autour de 5 000 yuans par personne et par an. Les deux jeunes gens, qui ne se sont jamais connus de leur vivant, ont été enterrés ensemble et des raviolis ont été dispersés sur leur tombe. Leur lune de miel fut toutefois de courte durée : la tombe a été rapidement profanée et le corps de Wu revendu pour un autre mariage de fantômes dans une autre province.

“J’espère que les voleurs seront condamnés à mort ou au moins à vingt ans de prison”, déclare la mère de Liu, debout sur le seuil en terre battue de sa maison. Le commerce de dépouilles féminines est florissant dans ces zones rurales pauvres. Les corps sont généralement fournis par des intermédiaires et le prix des dépouilles fraîches a grimpé d’au moins 25 % au cours des cinq dernières années. Il atteint aujourd’hui 50 000 yuans. L’année dernière, un journal chinois a accusé de riches patrons de mines de charbon d’avoir fait monter le prix des défuntes épouses jusqu’à 130 000 yuans. En 2010, un réseau de pilleurs de tombes a été démantelé dans la province du Hebei. Ses membres avaient profané des dizaines de sépultures dans la région et engrangé des centaines de milliers de yuans de profit.

Les mariages de fantômes ont toujours été controversés. Sous le régime de Mao, cette coutume était considérée comme une superstition et strictement interdite. Pour le chercheur Huang, la renaissance de cette tradition est en partie due à la croissance économique de la Chine. Les familles de paysans vivent mieux aujourd’hui et ont les moyens de payer au prix fort une épouse pour leurs défunts. Le commerce de cadavres assure désormais une offre régulière de corps frais qui ne fait qu’alimenter la demande.

La famille Liu souhaite offrir le repos à ses fantômes. Après avoir arrêté quatre des cinq malfaiteurs, la police a rendu la dépouille de Wu à la famille de Liu, son premier défunt de mari. Se méfiant du feng shui de la première tombe, la famille en a fait construire une seconde, en béton. Outre les offrandes de nourriture, ils ont aussi soigneusement planté unbaifan, un bâton enveloppé de crêpe blanc supposé aider les époux sur le chemin du paradis. 

(The Economist, Londres)

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